Théorie marxiste
La dictature du prolétariat :
erreur fondamentale ou nécessité historique ?
Le "projet" et la lutte communistes n'ont pas été inventés par Marx. Ce "projet" n'est pas un programme théorique préétabli d'une société à réaliser, mais la conquête des conditions pour que les hommes puissent se construire consciemment, être libres de décider de programmes, de réaliser des projets qui soient leurs, et qui, pour cette raison, ne peuvent être déterminés aujourd'hui dans l'aliénation, dans cette situation d'abrutissement capitaliste où les individus ne sont pas maîtres de leurs moyens, sont aveugles, dominés par l'argent et les marchandises. Le capitalisme prépare ces conditions, et le rôle de la théorie n'est évidemment pas de les inventer, mais seulement de les faire ressortir du fatras des idéologies et des doctrines, d'indiquer la voie qui permettra de les réaliser et de choisir librement ses projets, celle qui pose l'individu dans toute sa puissance, comme "copropriétaire" de la puissance sociale. L’utilité du marxisme « c’est de permettre de savoir pourquoi les choses se passent ainsi au lieu d’en rester à l’observation de comment ça se passe à la surface. » (Tom Thomas – conscience et lutte de classe, p.107). Marx a élaboré la théorie de la dictature du prolétariat et Lénine a tenté de l’appliquer dans la jeune révolution soviétique. Théorie scientifique, elle s’est appuyée sur des recherches historiques. L’ensemble de l’œuvre de Marx a comme point de départ une analyse du travail à travers l’histoire humaine. Le travail est ce qui différencie la société humaine des espèces animales. C’est la capacité des hommes à échanger le produit de leurs travaux et de modifier le type de société en fonction du mode de production du moment. Nécessité vitale, le travail, l’activité humaine, fonde la société et en détermine l’organisation. La théorie marxiste est pour nous la conscience des conditions existantes qui président à la transformation des fondements de la société. Elle nous permet de mieux discerner les contours d’un système à venir qui rend possible la libération des individus de ces puissances extérieurs qu’ils ont eux-mêmes mis en place (l’Etat, l’argent etc…) et qui répondent aux nécessités du moment et de la classe dominante. On devra donc, en tout premier lieu, effectuer un bref rappel historique de ces évolutions car l’apparition du prolétariat, création du capital, est un notion relativement récente. Cela nous amènera à mieux appréhender le rôle de l’Etat (sa fonction sociale, les contradictions privé/social qui s’exprime à travers lui), la lutte de classe menée par le prolétariat pour se dégager de cette emprise sur sa vie et sa disparition, annoncée par Marx, en même temps que se dissolvent les deux classes antagoniques.
Emergence de l’individu et de l’Etat
La conscience politique est née de la conscience d’une activité commune et d’un rapport collectif dans l’appropriation des conditions de la vie et de la nature. A l’origine on produisait les outils nécessaires pour chasser, pêcher ou faire la guerre. Les hommes devaient s’emparer de nouveaux territoires, conditions de leur survie. La communauté a donc été la première forme d’appropriation. C’est dans ce cadre que s’échangeaient les divers produits mais c’est aussi là que s’est forgé le comportement de propriétaire. La guerre a permis d’étendre ce territoire reconnu par chaque communauté.La naissance de la propriété a entraîné l’apparition d’une organisation politique (chefs religieux, de guerre, magistrats…) qui sont des embryons d’Etat. Le pouvoir était d’ordre naturel ou divin et il évoluait avec le développement des moyens de production. Là où il fallait cultiver de vastes zones et les irriguer, le pouvoir se voulait despotique, usant d’un grand nombre d’esclaves (assimilés au patrimoine de la maison au même titre que les animaux).Le travail s’exerce de manière très hiérarchisé et les rapports de domination sont transparents (maître / esclave puis seigneurs/ serfs…). Avec le perfectionnement de l’outil une plus grande division sociale du travail au sein des groupes humains se met en place. L’individu, inexistant dans la communauté de survie, fait son apparition avec la maîtrise toujours plus grande de la production. Le produit semble alors n’être qu’un produit individuel, résultat des aptitudes et des efforts du seul producteur. L’individu va vouloir exercer un droit de propriété sur son travail et sur le produit de celui-ci. Il ne produit pas que pour lui mais pour obtenir des autres ce dont il a besoin. La concurrence, le marché, lui apprend à produire toujours plus et au plus bas coût de production pour en tirer le meilleur prix. L’argent devient la médiation de ces rapports d’échanges de marchandises. C’est là que l’Etat intervient pour protéger la propriété privée en inventant des lois, des forces de police, des magistrats, une monnaie de valeur légale, des routes et des canaux pour commercer, une armée et beaucoup d’autres choses que les individus privés n’ont pas. Les idéologues appelleront ces conditions sociales qui assurent le fonctionnement de l’ensemble : « l’intérêt général ». Celui-ci ne pouvait avoir comme mode d’expression que l’Etat. La théorie du « Contrat » de Rousseau posant l’Etat comme le fruit d’une association des individus qui exercent le pouvoir politique et ne sont plus soumis à Dieu ou au Roi représentait au XVIIIème siècle un pas important vers la conscience et la liberté de l’homme. Mais l’idéologie des Philosophes enseignait que l’individu privé était l’être naturel de l’homme depuis les âges primitifs. Dans cet esprit, toute autre forme d’association (telles que les anciennes corporations) représentait un danger pour l’individu devenu « privé ».
Le rôle de l’Etat et de sa bureaucratie
« Toute classe qui aspire à la domination – même si cette domination a pour condition, comme c’est le cas pour le prolétariat, l’abolition de toute l’ancienne forme de société et de la domination en général – doit d’abord s’emparer du pouvoir politique afin de présenter, elle aussi, son intérêt comme l’intérêt général, ce à quoi elle est contrainte dès le début. » (Karl Marx, L'idéologie allemande, 1846) La première caractéristique de l’Etat est « d’être l’organisation d’un pouvoir politique extérieur aux individus sur une société qui s’individualise » (Tom Thomas – l’Etat et le Capital – ed. Albatroz). Pour étendre son territoire le Roi a dû créer son armée, battre monnaie et lever des impôts, toutes choses utiles à la bourgeoisie naissante (1) qui a pu grignoter petit à petit des pouvoirs, notamment dans les villes où les échevins prirent la place des seigneurs pour la gestion des villes car les richesses entrantes se trouvaient entre leurs mains, les nobles exemptés de tout travail se contentant de toucher une rente provenant de leurs domaines.La transformation des rapports sociaux entraînait le développement des moyens de production et d’échanges. Il fallut attendre la loi d’Allarde du 2 mars 1791 pour que les corporations soient abolies, donc bien après les ordres et les privilèges de la noblesse. La loi Le Chapelier du 14 juin 1791 interdit toute association aux maîtres comme aux ouvriers. La liberté - égalité était pure idéologie et faisait fi des inégalités réelles, c’était « le renard libre dans le poulailler libre ». D’où les réactions du peuple pour se constituer en syndicats, mutuelles etc… La seule association reconnue, officielle demeure l’Etat. Celui-ci devient l’enjeu de luttes de pouvoir qui, à chaque étape de son extension, promulgue des lois qui contraignent les individus à se plier à « l’intérêt général ». «Ce serait parce que la soumission est consentie qu’on l’appelle liberté » (Tom Thomas – idem). Il est alors évident que si les individus étaient tous également propriétaires de leur vie (et non plus séparés dans la production) et unis dans le même intérêt collectif, il n’y aurait pas besoin d’Etat : leur association directe serait possible. S’il y a Etat, c’est qu’il n’y a pas d’association, qu’il ne peut pas y avoir à la fois propriété privée et maîtrise des conditions sociales de la vie. Voilà que, la puissance de l’Etat finit par dépouiller de toute puissance sociale les individus au nom de la défense de…l’individu ! Il est une puissance sociale au service de tous placé au dessus de chacun. Sa bureaucratie est une ruine pour l’individu. Il l’aliène mais il est aussi un facteur de gaspillage et d’inefficacité. En même temps que s’accroît l’exploitation des prolétaires par un capitalisme en pleine expansion cette lourde machine bureaucratique doit reposer sur les épaules des exploités et les dépossède de leurs savoirs et savoir-faires ceux-ci passant du côté des puissances intellectuelles de la production et des machines. La bourgeoisie est elle – même confrontée à ce dilemme qu’elle ne peut se maintenir au pouvoir autrement que par l’Etat car le propre de la production capitaliste est d’être anarchique et destructrice de capitaux et de la Nature, conduite par les lois de la concurrence et de la productivité.
L’Etat totalitaire
La puissance extérieure et despotique de l’Etat est à la racine du totalitarisme que l’on peut voir dans le fascisme et dans le capitalisme d’Etat. L’Etat est indissociable de la société civile bourgeoise. L’un ne se reproduit pas sans l’autre. C’est l’appropriation privée des moyens de production (terre, outils, moyens de subsistance) qui génère des rapports sociaux de domination d’une classe sur l’autre. On ne peut donc supprimer l’exploitation sans supprimer l’Etat qui organise cette exploitation et qui rend l’individu privé borné et aliéné. Après avoir contraint le paysan à devenir ouvrier, le capitalisme a contraint l’ouvrier au travail salarié. L’Etat qui intervient dans la gestion de la force de travail, a utilisé des méthodes au début brutales, violentes et sanguinaires. Dans les pays impérialistes, cette gestion se passe relativement pacifiquement parce qu’avec le machinisme, tel que Marx l’avait analysé, l’ouvrier est réellement soumis au capital. La machine dévalorise la propriété de l’ouvrier c’est- à dire son habileté, son métier. « Tant que l’ouvrier possédait ces qualités et était l’agent principal de la production, cela lui donnait un moyen personnel puissant de résistance à l’exploitation. » (Tom Thomas – idem). Les droits sociaux acquis au cours des luttes se sont élargis progressivement et parallèlement à l’accroissement de la soumission réelle de l’ouvrier au capital. Petit à petit, les syndicats s’intègrent à l’Etat en prêchant la collaboration de classe et le réformisme car de plus en plus l’Etat doit suppléer l’incapacité du « libre marché » à pourvoir à l’entretien des travailleurs. L’Etat les maintient en survie, pallie le manque de salaire car la bourgeoisie « est obligée de le (son esclave) laisser déchoir au point de devoir le nourrir au lieu de se faire nourrir par lui » (Manifeste du Parti Communiste – Marx et Engels), ce qui est bien évidemment incompatible avec le fait que la bourgeoisie ne peut se nourrir que du travail salarié ouvrier.
L’Etat principal fonctionnaire du capital
En résumé l’Etat est appelé à valoriser, à tout moment, le capital (l’intervention de l’Etat réclamée par les syndicats et les partis dans le capital d’EADS avec la participation des Régions - qui sont les « tentacules » que déploie l’Etat pour ne plus apparaître comme une cible trop facile - en est un exemple criant). Il organise une paix sociale relative, c’est-à -dire la soumission du travailleur au capital et à l’Etat qui représente les intérêts généraux, en échange de quoi survivre. La politique dite « sociale » est valorisation du capital car l’Etat prend en charge le coût de la formation, de l’entretien et de la reproduction de la force de travail et organise le consensus social. Le capital financier en est arrivé aujourd’hui à un niveau où il devient autonome par rapport à la sphère de production. Les capitalistes « passifs » (les actionnaires) et les capitalistes « actifs » (les patrons, les puissances intellectuelles qui organisent l’exploitation ouvrière) s’opposent dans la crise du système actuelles mais sont interdépendants. Les saccages, les antagonismes, les luttes pour le profit, le dépouillement des travailleurs ont atteint un tel niveau que la propriété personnelle d’un capital n’a plus qu’une importance marginale. Le capital mondialisé, devenu anonyme, camoufle des rapports sociaux masqués par la division du travail. La mondialisation est un système dans lequel, l’interdépendance des secteurs de productions, des lieux de productions, donc des producteurs, est à la base de ce que l’on peut appelé « le travailleur collectif ». Toute l’activité moderne n’est qu’une vaste coopération entre des millions d’individus, elle – même fondée sur la mise en œuvre du travail des générations passées (que l’on retrouve dans les sciences, les machines, les équipements etc...). Le social s’est posé comme fondement du développement des individus mais en dehors d’eux, sous la forme de l’Etat qui les domine. C’est l’Etat « Providence ». « Le capital n’est pas une puissance personnelle, c’est une puissance sociale » déclare le Manifeste du Parti Communiste de Marx et Engels. Le fait que l’Etat contraigne aussi bien les bourgeois que les prolétaires n’est pas contradictoire avec le fait qu‘il organise le développement du capitalisme en général. Il se place en apparence, délibérément au dessus d’eux pour mieux apparaître comme « démocratique ». Démocratie purement formelle puisque le peuple est dépouillé de toute puissance et de tous moyens qui lui sont propres dans sa vie réelle, le citoyen ne peut être qu’une vraie potiche. L’Etat s’adapte aux exigences des capitaux en mouvements. Il réforme. La réforme (des retraites, de la sécu…) repose sur le besoin de valoriser le capital par des gains de productivité. L’Etat doit associer des dirigeants ouvriers à sa gestion. Pour s’assurer leur collaboration, l’Etat subventionne (et lève l’impôt). C’est que l’idéologie de collaboration est un moyen de soumettre pacifiquement les masses qui produisent les richesses. Les hauts fonctionnaires, les politiciens, les dirigeants syndicaux, journalistes, universitaires etc…, aux côtés des managers et des idéologues sont les fonctionnaires du capital et se servent au passage d’une partie de la plus – value sociale que le prélèvement de l’impôt leur fournit. Bien sûr il y a de la concurrence entre eux. Les uns et les autres essaient de grappiller les meilleurs postes qui présentent les revenus les plus intéressants. Ils cultivent une certaine critique plus verbale que réelle et rejoignent les rangs des capitalistes « actifs » qui possèdent la propriété intellectuelle et qui reproduisent le système afin d’en extraire de la plus-value. Pour la classe dominante, l’argent est supposé satisfaire ses besoins qui sont tout aussi aliénés, c’est- dire besoins étriqués, bien loin de la richesse réelle qu’est le savoir et la culture et qui permettent aux individus de s’élever. Production et besoins allant toujours de pair, le capitalisme produit des besoins qui en suscitent de nouveaux, des comportements d’appropriation de l’argent et des choses qui semblent toujours besoins inassouvis. Il produit tout et n’importe quoi mais il produit aussi des besoins qui ne sont pas aliénés.
La lutte de classe pour satisfaire des besoins réels
Dans la société capitaliste caractérisée par l’individu privé l’avoir l’emporte sur l’être. Le rapport salarial maintient les luttes des prolétaires dans la reproduction du capital car il les contient dans la recherche d’un consensus (l’accord raisonnable passé avec le patron ou l’Etat). Les élections présidentielles montrent bien que dans le désespoir beaucoup se font piéger par les promesses d’un changement de gouvernement avec des candidats qui leur font miroiter de meilleurs salaires ou une simple amélioration de leur situation de chômeur… Mais une fois les élections passées ils se rendent compte que le travail est plus abrutissant que jamais, que leur avenir est loin d’être assuré ou qu’ils n’arriveront pas à boucler leurs fins de mois. Alors ou c’est la déprime, l’alcoolisme, les trafics ou des phénomènes « asociaux » ou c’est le choix de combattre, donc de s’associer à d’autres prolétaires pour satisfaire des besoins que le capitalisme réprime. Besoins de temps libre, besoin de se cultiver jamais satisfaits car les prolétaires voient bien que la machine robotisée peut les libérer de ce travail répulsif où ils ne sont que l’œil ou le presse-bouton. Toutes ces connaissances (produites par des générations de travailleurs) que les sciences ont accumulées dans le giron du capitalisme, tout cela s’universalise au gré des conquêtes et de l’expansion du capital. Mais cette puissance sociale est accaparée par la bourgeoisie. C’est la propriété privée des conditions de la production qui exclue l’immense majorité des êtres humains de la jouissance de ce qu’ils ont eux-mêmes créé. A ce stade le prolétariat, qui n’a plus rien à perdre, doit conquérir cette puissance pour se débarrasser de ses chaînes, de cette vie rabougrie et perdre son identité de prolétaire pour découvrir enfin sa nature humaine pleine et entière. Ses luttes pour le partage du travail et l’équité l’amèneront à découvrir que le travail et les revenus ne peuvent être partagés que s’il renverse l’Etat bourgeois, que s’il mène une révolution politique. La souffrance du prolétariat est alors telle que, la lutte de classe, de plus en plus violente, contraint le prolétariat à s’organiser face à une bourgeoisie prise dans ses contradictions et affaiblie politiquement.
« La lutte transforme les hommes et les circonstances, et, plus particulièrement, développe chez eux la conscience de besoins radicaux dont ils découvrent les possibilités réelles de réalisation, donc aussi le besoin d’une lutte radicale changeant les circonstances qui sont celles du mode de production capitaliste » (Tom Thomas – Conscience et lutte de classe – éd. Contradictions). On l’a vu récemment dans les luttes de la jeunesse pour l’abrogation du CPE. Celle-ci commence à remettre en question l’existence de ce système qui bouche leur horizon. C’est la division capitaliste du travail qui est remise en cause au travers de ces luttes pour l’abolition du travail contraint.
Le capitalisme ne tombera pas de lui-même.
Il faudra que le prolétariat organisé autour de son parti, qui représente l’intérêt général de sa classe, prenne le pouvoir par une révolution. Celle-ci ne se décrète pas. Elle est le fruit d’une évolution de la conscience de classe du prolétariat qui s’est identifié à une classe capable de dominer à son tour le cours de son histoire. Il lui faudra, toujours sous l’impulsion de son parti, qu’il poursuive la lutte contre ce qui reste de domination bourgeoise, son idéologie, et surtout qu’il fonde un Etat prolétarien qui donne les pleins pouvoirs aux conseils révolutionnaires et non pas aux bureaucrates et à cette frange d’experts qui peuvent constituer une nouvelle bourgeoisie comme en URSS et en Chine. Il faut donc que, pour se constituer, la conscience de classe dépasse les seuls rapports ouvriers patrons, qu’elle se sorte des seuls rapports économiques qui confinent le prolétariat dans les luttes salariales et réformistes. Cela répond à la nécessité de poser le prolétariat comme classe universelle, dont l’intérêt est celui de la société, qui s’affirme comme devant la diriger. Le communisme est une nécessité historique parce que le capitalisme, dernière forme de société de classe, est entré dans sa phase de décadence et est devenu une entrave définitive au développement de l’humanité. Cependant, une société d’abondance et de liberté ne peut être établie du jour au lendemain, mais seulement après une période plus ou moins longue de transformation économique et sociale mise en mouvement par la victoire politique du prolétariat. Cette transformation ne peut être sérieusement entreprise qu’à l’échelle mondiale. En tant que système mondial, le capitalisme atteint son époque de déclin historique ce qui impose les mêmes tâches révolutionnaires à la classe ouvrière du monde entier.
Nécessité de la dictature du prolétariat
« La liberté consiste à transformer l'État, organisme qui est mis au-dessus de la société, en un organisme entièrement subordonné à elle (…) Dès lors la question se pose : quelle transformation subira l'État dans une société communiste ? Autrement dit : quelles fonctions sociales s'y maintiendront analogues aux fonctions actuelles de l’État ? Seule la science peut répondre à cette question ; et ce n'est pas en accouplant de mille manières le mot Peuple avec le mot État qu'on fera avancer le problème d'un pouce. Entre la société capitaliste et la société communiste, se place la période de transformation révolutionnaire de celle-là en celle-ci. A quoi correspond une période de transition politique où l’État ne saurait être autre chose que la dictature révolutionnaire du prolétariat. Le programme [de Gotha] ne s'occupe pas, pour l'instant, ni de cette dernière, ni de l'État futur dans la société communiste. Ses revendications politiques ne contiennent rien de plus que la vieille litanie démocratique connue de tout le monde : suffrage universel, législation directe, droit du peuple, milice populaire, etc. Elles sont simplement l'écho du Parti populaire bourgeois, de la Ligue de la paix et de la liberté. Rien de plus que des revendications déjà réalisées, pour autant qu'elles ne sont pas des notions entachées d'exagération fantastique. » (Karl Marx, Critique du programme de Gotha, 1875)
La dictature du prolétariat a pour tâche historique de réaliser la transition entre le capitalisme, forme la plus achevée de la société de classes, et le communisme, société sans classes. Elle doit donc s'attaquer, dans toutes les sphères de l'activité sociale, à ce qui constitue le fondement même de l'existence des classes: la division sociale du travail. En d'autres termes, elle doit résoudre la contradiction entre travail privé et travail social, afin d'éliminer la séparation du producteur d'avec la production sociale, sur laquelle se fonde l'activité humaine.
Cette marche vers l'abolition des classes ne se réalise qu'au travers d'une intense lutte de classes. Société de transition, le socialisme voit s'affronter sans cesse les lignes, les voies, les classes qui poussent à la transformation révolutionnaire des rapports sociaux, et celles qui, à travers mille prétextes, veulent laisser intacts les ressorts fondamentaux de la division sociale du travail, et ainsi reconstituer tôt ou tard, sur cette base, de nouvelles couches exploiteuses.
Si ces dernières triomphent, le pouvoir prolétarien sera inexorablement balayé, et la marche au communisme se retournera en son contraire : la restauration du capitalisme, la reconstitution d'un système achevé d'exploitation de l'homme par l’homme.
Dans un état de dictature du prolétariat, ce processus de restauration du capitalisme est toujours mené au nom du socialisme et de son renforcement, au nom du prolétariat et du renforcement de sa dictature, de l'élévation de son bien‑être matériel et moral. Il est toujours mené au nom du marxisme, au prix d'une dénaturation profonde de la théorie révolutionnaire du prolétariat.
Le révisionnisme, tel que l’a appliqué Staline, s'appuie sur le caractère contradictoire du socialisme pour consolider et régénérer ce qu'il y reste de capitalisme, et ainsi baptiser construction du socialisme ce qui n'est que renforcement des rapports d'exploitation. Il s'appuie sur la nécessité de développer la production sociale, pour perpétuer et renforcer les conditions capitalistes de la production sociale : la division sociale du travail, la séparation complète du producteur des conditions et du produit de son travail.
Et on peut juger du caractère prolétarien d'un Etat au fait qu'il est ou non organisateur de la lutte de classe. Le tout est donc de connaître les changements qu'il dirige ou pas, y compris en ce qui le concerne lui‑même, son propre dépérissement, puisqu'il est lui même séparation, instrument particulier. Cet Etat n'échappe pas au critère de jugement donné par Marx : «C'est toujours dans les rapports immédiats entre les maîtres des conditions de la production et les producteurs directs qu'il faut chercher le secret intime, le fondement caché de toute la structure sociale, ainsi que de la forme politique des rapports de souveraineté et de dépendance, bref, de la forme d'Etat à une époque historique donnée.»
Contradictoirement, l'Etat de dictature de prolétariat reste une forme de la division sociale du travail, et donc un facteur de la reproduction des classes qu'il a pour tâche de combattre. Il est un enjeu essentiel d'une question non encore tranchée celle du pouvoir de classe, lieu de lutte entre tenants de la «voie capitaliste» (qui se cache, nous l'avons vu, derrière la théorie «des forces productives») et de la «voie socialiste», la poursuite de la lutte de classe et de la révolution pour éliminer toutes les séparations léguées par le capitalisme et construire la Communauté des hommes libres.
La révolution, la prise du pouvoir dans sa superstructure
« La révolution, c'est une classe qui arrache le pouvoir à une autre. Cela tout le monde en général l'admet. Mais le problème ne s'arrête évidemment pas là. Que doit‑il y avoir après ? «Par quoi remplacer la machine d’Etat démolie ?» A cette question, le marxisme répond: par un appareil entièrement nouveau, par la dictature du prolétariat, qui organisera, durant une longue phase de transition du capitalisme au communisme, l'exercice du pouvoir par les travailleurs eux‑mêmes et le dépérissement de l'Etat. Sur ce point, le marxisme s'est depuis longtemps délimité du courant des réformistes qui rêvent d'utiliser l'appareil d' Etat de la bourgeoisie, tel quel, sans le briser de fond en comble : «L'essentiel est de savoir si la vieille machine d' Etat (liée à la bourgeoisie par des milliers d'attaches et toute pénétrée de routine et de conservatisme) sera maintenue ou si elle sera détruite el remplacée par une nouvelle. La révolution ne doit pas aboutir à ce que la classe nouvelle commande et gouverne à l'aide de la vieille machine d' Etat, mais à ceci, qu'après l'avoir brisée, elle commande et gouverne à l'aide d'une machine nouvelle : c'est cette idée fondamentale du marxisme que Kautsky escamote ou qu'il n'a absolument pas comprise.»
Comme on le sait, ces thèses fondamentales ont été établies par Lénine dans «L'Etat et la Révolution» (Août 1917) » (TomThomas – Karl Marx et la transition au communisme –éd.Albatroz).
L'Etat ne s'éteint pas spontanément: ceux qui y trouvent une place avantageuse s'y opposent. Lénine déclare que les deux institutions les plus caractéristiques de la machine d' Etat sont la bureaucratie et l'armée permanente et que les premiers décrets de la Commune de Paris ont été leur remplacement par le peuple en armes, l'instauration de fonctionnaires élus et révocables payés comme les ouvriers, la suppression du parlementarisme, etc. Il affirme que, dans cette mesure où la «distance» qui sépare l'appareil spécial de la société civile a été effectivement réduite, alors on a un Etat de type nouveau, prolétarien, un Etat qui commence à dépérir, qui n'est plus tout à fait un Etat, mais « une Communauté», suivant la formule d'Engels. La Commune de Paris fut en effet la première mise en oeuvre de la dictature du prolétariat.
« Il est souvent dit et écrit que le point principal dans la théorie de Marx est la lutte des classes. Mais c'est faux. Et cette fausse notion aboutit très souvent à une altération opportuniste du marxisme et sa falsification dans un esprit acceptable pour la bourgeoisie.
Quant à la théorie de la lutte des classes elle n'a pas été créé par Marx, mais par la bourgeoisie avant Marx et, en général, c'est acceptable pour la bourgeoisie. Ceux qui reconnaissent seulement la lutte des classes ne sont pas encore des marxistes ; ils peuvent toujours se trouver encore dans les limites de la pensée et de la politique bourgeoise. Limiter le marxisme à la théorie de la lutte des classes signifie tronquer le marxisme, le déformant, le réduisant à quelque chose acceptable pour la bourgeoisie. Seulement est marxiste celui qui prolonge l'identification de la lutte des classes à l'identification de la dictature du prolétariat. C'est ce qui constitue la distinction la plus profonde entre le Marxiste et l'ordinaire petit (aussi bien que grand) bourgeois. C'est la pierre de touche sur laquelle la compréhension réelle et l'identification de marxisme doit être évaluée (...) L'essence de la théorie de Marx de l'état a été maîtrisée seulement par ceux qui se rendent compte que la dictature d'une seule classe est nécessaire non seulement pour chaque société de classes en général, non seulement pour le prolétariat qui a renversé la bourgeoisie, mais aussi pendant la période entière historique qui sépare le capitalisme de "la société sans classe" du communisme. [souligné par l’auteur de l’article]» (Lénine, L'Etat et la révolution, 1917)
La dictature du prolétariat a été proclamée dans la constitution russe de 1918, mais l'expression fut retirée lors de la révision de la constitution de l'URSS en 1936. L'urgence, les difficultés inouïes engendrées par des années de guerre (impérialiste et civile), le manque de conscience et d'éducation de la masse du prolétariat aliéné par l'oppression capitaliste, et par ailleurs numériquement faible, nécessitèrent des mesures draconiennes, l'instauration de la «terreur rouge» (30 août 1918 : attentat contre Lénine), et ceci par le moyen nécessaire, dans cette situation concrète, de mesures administratives radicales qui, nécessaires, n'en pèseront cependant pas moins sur le futur échec de la révolution bolchevique.
« Il n'y a que les phraseurs pour s'imaginer que l'Etat du prolétariat puisse s'édifier « Idéalement» à partir de rien, et prétendre que les bolcheviks n'auraient pas dû prendre de telles mesures dans une situation historique extrêmement difficile. Les bouleversements historiques ne sont pas des cérémonies qui se déroulent comme dans un livre » (Tom Thomas –idem).
Détestables, c'est la critique que les "ultra‑gauches", ont adressée de tous temps à toutes les révolutions passées. Ils ont taxé Marx (qui devint progressivement un partisan de plus en plus convaincu de la transition comme dictature du prolétariat) d'être contre‑révolutionnaire en défendant la nécessité d'une transition, parce qu'une telle phase ne pouvait être, selon eux, qu'une continuation du capitalisme.
Evidemment, tant qu'il y a le prolétariat (et donc y compris dictature du prolétariat), c'est qu'il y a aussi, le capital, l'un et l'autre étant les deux faces de la même médaille.
Mais les doctrinaires ne peuvent pas imaginer que la révolution est un procès de transformation dans lequel et le prolétariat et le capital sont en voie de dissolution, ne sont pas adéquats de ce fait à leur concept, tout comme l'eau qui bout n'est plus déjà parfaitement adéquate au concept de liquide sans l'eau qui bout n'est plus déjà parfaitement adéquate au concept de liquide sans l'être encore à celui de gaz.
Il n’en demeure pas moins que l’objectif premier des révolutionnaires est de détruire la bureaucratie de l’Etat pour instaurer, non pas l’égalité juridique du type « droits de l’homme » dont le caractère purement imaginaire apparaît de plus en plus avec le développement du capitalisme mais l’égalité concrète du partage des revenus et du travail («A chacun selon son travail »), égalité qui, posant le travail comme fondement de la société, reconnaît que le pouvoir doit être aux mains de ceux qui travaillent.
La révolution prolétarienne supprime le capital en tant que valeur autonomisée, séparée du travail en en supprimant les facteurs de sa valorisation. Elle ramène la mesure de la richesse au travail social.
D’une manière générale, la détermination des besoins à satisfaire sera modifiée au cours du processus révolutionnaire. Elle se fera sur la base d’une utilité qualitative et quantitative, redéfinie par des individus que la révolution aura transformés. La révolution politique et sociale permet de poursuivre le mouvement communiste vers la disparition de la bourgeoisie et du prolétariat, pour l’avènement d’une société sans classe qui sera celle de la Communauté des individus associés enfin débarrassée des rapports égoïstes d’appropriation des conditions de la vie.
Pierre Lehoux - secrétaire de l’ARAM - (mars 2007)
(1) En France, le Roi s’appuyait sur elle pour réduire la puissances des nobles <
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