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Regroupement Communiste      Association des Amis du Manifeste

Asie : Bangladesh

1 Mars 2007 , Rédigé par ARAM Publié dans #International

Bangladesh en crise : les prémisses de la révolution

 

L’écart se creuse entre les pays dominants et ceux qui demeurent dominés de par la nouvelle division du travail qui s’exerce avec la mondialisation libérale. Celle-ci s’accompagne d’un renforcement des superstructures étatiques qui maintiennent les rapports de production capitalistes et augmentent le taux d’exploitation. 

 Au Bangladesh, l’Etat agit avec une violence extrême et une sauvagerie particulière. L’Etat d’urgence est déclaré et les élections sont annulées. 60 000 policiers sont déployés dans tout le pays pour mater les révoltes populaires. Depuis octobre 2006  des dizaines de personnes sont mortes, victimes de la répression. 

 Dépendante des puissances impérialistes, son économie s’enfonce dans une crise profonde et durable. Une masse d’individus, totalement dépossédés de toute puissances sociales se réfugient dans un nationalisme étroit conduit par la ligue Awami, structure de l’opposition officielle. 

 Si le Bangladesh, comme nous le verrons, fournit une masse ouvrière importante et le travail gratuit dont a besoin le capitaliste pour reproduire cette division du travail, la mécanisation et les progrès des sciences et des technologies  augmentent aussi la productivité, ce qui réduit d’autant le temps nécessaire à la production de marchandises et occasionne de nouvelles destructions de capitaux, humains et matériels. 

 Les courants nationalistes et religieux qui agitent certains pays dominés sont actuellement le principal mode d'expression anti-impérialiste. Ces courants ne sont évidemment pas porteurs d'avenir pour les prolétaires même s’il porte de sévères coups à la mondialisation. Les révoltes ne deviendront des luttes révolutionnaires qu’avec l’émergence d’une conscience et d’une organisation qui les rendront efficaces, jusqu’au bout. Le prolétariat y sera contraint, acculé à cette nécessité par le capital lui-même.

Pour illustrer notre propos, nous avons choisi de publier des extraits d’un remarquable dossier élaboré parla revue n°118 d’« Echanges ».

 

 

                        Quelques données historiques et politiques 

  

Les conditions d'exploitation sont intimement et inextricablement liées à l'arriération de la vie sociale, ailleurs comme au Bangladesh, un des pays les plus pauvres et les plus corrompus du monde. L'histoire politique récente du Bangladesh illustre un climat de violence doublé d'une impuissance politique dans une corruption généralisée, qui, à la fois, favorise et dramatise les conditions d'exploitation. 

 L'ex‑puissance coloniale, le Royaume‑Uni, a entraîné une division basée apparemment sur des questions religieuses (hindouistes d'un côté et musulmans de l'autre) doublement absurde: au milieu l'Inde et, de chaque côté, deux morceaux, Pakistan occidental et Pakistan oriental, séparés par des milliers de kilomètres et ayant peu de choses en commun sinon la religion.  

L'aboutissement fut une guerre civile et nationale, durement réprimée par l'armée pakistanaise, mais qui regroupa musulmans et hindouistes et entraîna par une intervention armée de l'Inde et, en 1971, l'indépendance du Bangladesh.  

Politiquement, deux grands partis se disputent le pouvoir, tous deux d'obé

dience musulmane: le Bangladesh Nationalist Party (BNP) et la Ligue Awami, l'un et l'autre éventuellement soutenus par de petites formations souvent plus radicales, de « gauche » pour la Ligue et musulmanes pour le BNP.  

Depuis 1991, des élections « démocratiques » portent ces partis alternativement au pouvoir. Mais l'histoire politique fut d'abord une longue histoire de dictatures militaires puis une « démocratie musclée » dans laquelle l'opposition (n'importe laquelle) joue le boycott parlementaire, la violence de rue et la grève contre la majorité du moment.  

 Elle recourt à des journées de grève générale appelées « hartals », qui n'ont guère à voir avec des revendications ouvrières,et à la violence des « milices » politiques pour une participation par intimidation. Elles paralysent l'activité économique : on a compté jusqu'à trente journées de « hartal » en une année.   

Pour faciliter l'implantation des industries, essentiellement de l'habillement, grosses consommatrices de capital variable et dont les conditions de vie de l'ensemble de la population et son importance garantissaient un approvisionnement constant en force de travail à bas coût, le gouvernement a créé en 1978, à l'image de la Chine et de bien d'autres pays, des zones économiques spéciales. Celles‑ci, comme partout, pour attirer le capital mondial, offrent, outre les bas coûts de production, des «avantages » divers (exemptions fiscales et « facilités » encouragées par une corruption généralisée). Au Bangladesh, ces zones spéciales sont baptisées « Export Processing Zones » (EPZ). 

Situées essentiellement auprès des réservoirs d'une main-d’œuvre prête à accepter toutes conditions pour la survie dans les bidonvilles des principales villes Dacca et Chittagong, les EPZ sont de véritables Etats dans l'Etat, entourées de doubles ceintures de barbelés, avec des entrées sévèrement gardées et contrôlées par la police et les services douaniers. A Chittagong, l'une d'elles regroupe 130 000 travailleurs dans 180 usines. Aujourd'hui 2 500 000 travailleurs sont exploités dans 5 000 usines réparties dans ces EPZ Outre des négriers locaux, la plupart des entreprises, travaillant le plus souvent en sous‑traitance, fonctionnent avec des capitaux asiatiques (notamment japonais et coréens), nombre de ces sous‑traitants étaient hors EPZ et les salaires y étaient en général inférieurs de 25 % à celui des exploités de la zone. En 1993 le BEPZA, organisme central régulant l'ensemble des zones, avait décrété que les lois du travail (pourtant bien peu contraignantes) ne s'appliqueraient pas dans ces zones et que les syndicats en étaient totalement proscrits. Les entreprises de cette industrie du textile sont pour 65 % d'entre elles totalement dans les mains de capitaux étrangers ; 13 % sont des joint ventures.  

  Les émeutes ouvrières

 Les émeutes ouvrières qui ont éclaté fin mai et se sont poursuivies tout l'été ont touché essentiellement l'industrie de la confection, qui travaille en sous‑traitance pour les multinationales du vêtement et de la grande distribution (dont l'américain Walmart et le français Carrefour). Les émeutes dont nous allons parler montrent, par leur généralisation à une échelle nationale, que le prolétariat placé dans de telles conditions d'exploitation peut passer des résistances localisées dans une unité de travail à un mouvement de grande ampleur. 

 Cette situation, engendrée par la lutte de classe dans des termes semblables à ce qui se passe au Bangladesh, peut avoir des conséquences à court terme et à long terme bien que les deux termes puissent interférer l'un sur l'autre. A court terme la destruction temporaire d'un maillon vulnérable du processus de production peut sérieusement perturber un secteur productif ou un autre, mais le capital n'en sera pas menacé pour autant. A plus long terme, une disparition progressive, conséquence d'une lutte de classe dans des affrontements localisés ou généralisés, des approvisionnements à bas coûts provenant de l'exploitation d'une fraction importante du prolétariat mondial, peut modifier totalement l'équilibre économique et social mondial actuel et engendrer d'autres luttes dans J'ensemble des pays industrialisés.  

 

 

Comment  la révolte a éclaté 

  

Les conditions extrêmes d'exploitation ont été depuis des années à l'origine de révoltes dont la liste serait fort longue, mais toujours restées localisées dans une seule entreprise et sans avoir de résultats bien précis, tant pour les travailleurs ayant mené cette lutte que pour l'ensemble des exploités des EPZ. Une bonne partie des grèves localisées concernent le paiement des arriérés de salaires, couramment de deux mois ou plus. Cette fois‑ci, la lutte dépasse ce problème spécifique en étant unifiée à cause de la généralisation de l'abaissement du niveau de vie, même si chaque lutte part d'une entreprise dans des circonstances locales, de fait, la révolte touchera l'ensemble du prolétariat, celui des usines et celui hors usines. 

 Le 3 mai 2006, 1 500 travailleurs de la firme Ring Shine organisent une protestation contre une baisse des salaires dans l'EPZ de Savar (50 km au nord de Dacca). La direction appelle la police : 2 morts, 200 blessés. L'usine est attaquée et ravagée par les ouvriers : 6 sont arrêtés, 80 sont poursuivis pour déprédations.  

 Quelques jours plus tard, un cartel, de 8 syndicats ‑ BGWUC ‑ conclut un accord avec la direction qui paiera les soins des blessés, abandonne toute poursuite, paie les arriérés de salaires, indemnise les familles des tués (3 200 euros chacune), mais le cartel syndical s'engage à maintenir l'ordre dans l'usine de sorte qu'il n'y ait plus de conflit. 

Le samedi 20 mai, une grève éclate à Sripur dans l'EPZ de Gazipur à 35 km de Dacca, dans l’usine FS Sweater Factory, où les travailleurs sont payés à la pièce. Auparavant, la direction avait réduit le taux payé pour chaque pièce, sans aucune justification. Les travailleurs protestèrent et tentèrent de négocier. Le lendemain, à l'embauche matinale, 1 000 travailleurs se rassemblent, refusant de travailler tant que les trois travailleurs arrêtés n'auraient pas été libérés. Les dirigeants enferment alors les travailleurs dans l'usine et coupent l'électricité et l'eau (autrement dit, pas de ventilation et pas de boisson). Il fait dehors 40 degrés. La chaleur devient intenable. Des travailleurs tentent d'escalader le mur de clôture ‑, la police qui est sur les lieux, appelée par la direction, tire : un travailleur est tué. Sson corps est mis dans un sac et évacué par les flics. A 11 heures, les travailleurs brisent les portes et se rassemblent sur l'autoroute de Dacca à Mymensingh (ville du Nord), près de l'usine. Ils sont rejoints par la population locale et bloquent l'autoroute avec une barricade pendant six heures, devant se battre avec 1a police (bien que 90 % des travailleurs de l'usine soient des femmes, la majorité des manifestants sont des hommes) : un tué, 70 blessés, y compris des flics et des journalistes. 

Le lundi 22 mai, dans la Savar EPZ, les travailleurs de Universai Garments Limited se rassemblent devant l'usine pour avoir le paiement de trois mois d'arriérés de salaires. Ils sont attaqués par le service d'ordre de l'usine. Ils vont alors devant les autres établissements de la zone pour chercher de l'aide et un soutien solidaire. D'usine en usine, le groupe de manifestants grandit. Ils sont bientôt plus de 20 000 et, dans l'après-midi, des travailleurs d'autres zones spéciales les rejoignent ‑ des centaines d'autres usines se mettent en grève. Deux usines sont incendiées, 100 autres mises à sac et devant 300 autres, voitures et camions sont incendiés. La route principale menant à Dacca est bloquée. La bataille prend de l'ampleur, la police tire sur la foule. Les nouvelles de ces émeutes se répandent. D'autres travailleurs les rejoignent. Pour se dégager, la police tire encore. Un témoin déclare : « J'ai déjà été témoin de tels affrontements dans le passé, mais ce qui m'a frappé, c'est que cette fois, les vendeurs de rue, les tireurs de poussepousse etc. unis en une foule hostile commencent à jeter des pierres, à briser des voitures et à incendier les bus... » Le mardi 23 mai, « Black Tuesday », la révolte s'étend encore à d'autre usines et de plus en plus d'ouvriers établissent des piquets de grève devant tous les centres d'activité.  

Dacca est paralysé par une grève générale qui s'étend à toutes les banlieues industrielles. Partout c'est le même cortège d'actions violentes : usines pillées, voitures détruites, bâtiments commerciaux attaqués et pillés y compris dans la capitale. 

  

Des revendications apparaissent 

  

 « Fin de la répression, libération des travailleurs arrêtés, augmentation du salaire minimum, un jour de congé hebdomadaire, paiement des heures supplémentaires, congés payés, congé de maternité pour les femmes, des toilettes séparées pour les femmes paiement des arriérés de salaire... » Toute la journée, ce ne sont qu'incendie d'usines, barricades routières, affrontement avec la police. Certains patrons recourent au lock‑out quand ils jugent que la situation est trop explosive. Parfois, c'est toute une EPZ qui est encerclée par la troupe et interdite aux travailleurs, ce qui est facile vu que chaque EPZ est une véritable forteresse.  

Pour calmer de nouveau la situation, le gouvernement ordonne la libération de tous les emprisonnés, travailleurs et responsables syndicaux, prend des dispositions pour entamer des discussions sur les revendication et pour rassurer les patrons ordonne une enquête sur les causes des émeutes.  

Les patrons veulent de toute évidence avoir le mouvement à l'usure : la misère et la répression policière et militaire peu à peu contraignent les travailleurs à reprendre. C'est seulement le 12 septembre, dernier jour du délai imparti, qu'une des organisations patronales (BKMEA ‑ tricot) avance enfin, avec des chiffres et des dates, un plan d'augmentation des salaires.  

Mais ces concessions doivent être compensées par des avantages consentis par l'Etat : subventions de 10 % de leur montant aux exportations, taux d'intérêt bancaire limité à 7 %, fourniture continue d'électricité et service accéléré dans les ports (ces dernières revendications patronales donnent une idée du niveau de l'économie et de la corruption). 

  

                          Ce mouvement prendra‑t‑il d'autres formes ? 

  

Beaucoup considèrent que l'émeute serait une faiblesse organisationnelle du mouvement. Au contraire, l'attaque contre la propriété privée autant que la grève, l'extension du mouvement à la fois par la recherche d'une solidarité de lutte et la réponse immédiate à cette demande de solidarité, en raison d'une communauté d'exploitation et de lutte quotidienne, sont précisément la force organisationnelle.  

 C’est une classe qui échappe à la division en unités de production (et encore avec les forteresses économiques des EPZ en partie créées pour un enfermement des révoltes éventuelles) et qui s'organise en marchant. La destruction des instruments de leur exploitation, que l'on pourrait apparenter aux luddites, témoigne tout autant que dans l'extrême de leur révolte, ils savent que c'est ce monde qu'ils doivent détruire. Le fait que la lutte n'ait pas dépassé un certain stade vient de la double répression policière et des « promesses » de céder aux revendications. 

Dans un univers national clos, l'impératif de survie, au bout d'un certain temps obligeait de « perdre sa vie à la gagner » et mettait un terme à la révolte ouvrière ‑ provisoirement La révolte ouvrière du Bangladesh, par sa dimension et sa durée," est certainement le modèle de ce qui peut se produire ailleurs. 

Les innombrables migrations tant intérieures qu'extérieures peuvent‑elles véhiculer 1a connaissance de ces révoltes et de l'identité d'un prolétariat dominé par le grand capital dans une unification dictée par la recherche effrénée de la plus‑value maximum.  

Plus qu'autrefois cette unité d'exploitation pourrait, par‑delà toutes les barrières et à l'insu de toutes les propagandes donner une réalité au mot d'ordre éternel du communisme : 

  

« Prolétaires de tous les pays, unissez‑vous. »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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