"Echanges"
Extrait de la revue « ÉCHANGES » - bulletin du réseau « Echanges et mouvement ».
DE LA RÉVOLTE DES CITÉS AUX MOUVEMENTS ÉTUDIANTS ET LYCÉENS
Les émeutes de nombreuses banlieues françaises en novembre2005 et les manifestations contre le projet gouvernemental de « contrat pour l'emploi » sont nées du même mouvement du capital qui tend à marginaliser deux populations qu 'apparemment tout oppose.
Le texte qui suit a été rédigé pour un réseau de discussion pendant le mouvement des étudiants et lycéens, avant que ce mouvement ne connaisse sa fin peu glorieuse. Il a fait d'emblée l'objet de débats critiques et de compléments, destinés notamment à des camarades étrangers ou vivant à l'étranger.
Derrière une apparente simplicité des enjeux se dissimule mal l'entremêlement complexe des intérêts économiques, politiques et syndicaux manifestement sur pris par ce mouvement plus ou moins sauvage, et qu'ils ont cependant tenté d'utiliser. On pourra retrouver ces pistes de réflexion, plus développées, dans notre brochure sur la révolte des cités françaises.
Le capital en crise*
LA RÉVOLTE DES CITÉS de l'automne 2005 contre leurs conditions de vie et les mouvements étudiants et lycéens contre le contrat précaire dit CPE au printemps 2006 sont les deux extrémités du même bâton : le mouvement mondial du capital. Cela ne veut pourtant pas dire, dans la situation présente, notamment en France, que les deux extrémités peuvent se rejoindre ; au milieu, il y a la grande masse des travailleurs, ceux qui assurent ici la marche du capital et dont seule une lutte généralisée pourrait sinon ouvrir la voie vers une autre société, du moins opposer une résistance autrement plus puissante à l'offensive menant à la dégradation des conditions d'exploitation du travail. Avant tout, il faut considérer que la France n'est plus, malgré les prétentions des politiques et des organisations politiques et syndicales de toutes obédiences, un « Etat souverain » ; elle n'est plus qu'un élément dans une Union européenne économique supranationale cohérente.
Cette Union européenne est elle‑même incluse dans une dynamique capitaliste mondiale que personne ne maîtrise et qui impose ses lois à toute structure oeuvrant dans son sein et/ou pour sa pérennité. Même si on peut déceler des éléments de crise dans les mouvements actuels, on ne doit pas sous-estimer les possibilités d'adaptation du capital, comme il a pu le montrer dans le passé face à des situations autrement plus graves, comme la dépression des années 1930 [...]
Les mesures prises par le gouvernement, celles qui sont contestées et celles qui éventuellement les remplaceront, ne visent, dans le cadre national, qu’à maintenir la « paix sociale » en atténuant quelque peu les effets de la dynamique du capital au plan mondial […]
La gestion par l’Etat de cette crise
Au fur et à mesure que le capital se développe, il développe une armée de réserve de plus en plus importante (elle atteint de par le monde au moins un milliard d’individus) […] Aujourd’hui elle envahit peu à peu l’ensemble des pays industrialisés qui connaissent une présence permanente du chômage, dont on tente de dissimuler l’importance par des artifices divers. La dimension démesurée de « cette armée de réserve » conduit à considérer que, pour la plus grande partie, il ne s’agit plus de travailleurs éventuellement utilisables, mais d’inexploitables, donc rejetés définitivement hors du circuit de production capitaliste […]
Le problème actuel pour le capital devant cette masse énorme croissante d’inutilisables n’est pas de savoir comment les intégrer dans le circuit de production capitaliste, mais plutôt de les maintenir dans les limites de la survie, afin de conserver le minimum de paix sociale lui permettant soit de continuer à exploiter des ressources de matières premières, soit de poursuivre l’exploitation du travail de la main d’œuvre « utilisée » […] Toute une série de mesures d’ordre social prises en France […] posent un problème de financement et donnent lieu à des politiques de « récupération » artificielle pour tenter de réinsérer dans le circuit capitaliste élargi pour la circonstance à des secteurs non productifs [...]
Dans les sociétés industrialisées, cela signifie reprendre, d'une manière ou d'une autre, ce qu'il avait concédé ou dû concéder dans les années passées pour assurer la paix sociale et/ou obtenir des efforts des travailleurs dans des périodes d'accumulation primitive ou, après les guerres, de reconstruction. Il n'est pas besoin de s'étendre beaucoup, en ce qui concerne la France (comme d'autres pays) sur les attaques tous azimuts visant à réduire les « avantages sociaux » mais aussi à accroître la productivité du travail, c'est‑à‑dire à extraire le maximum de plus‑value.
L'augmentation de la productivité du travail est au centre du processus de production capitaliste et un élément essentiel de la compétition entre capitalistes, notamment quant à leurs bases nationales et au maintien des privilèges liés à cette base. Pour la France, la réforme du contrat de travail, dont on parle à propos des CNE et CPE, n'est pas un faits isolé mais doit être replacée dans le contexte des réformes touchant l'exploitation du travail dans les vingt dernières années […] Le capital se trouve devant un dilemme contraint d'une part d'entretenir une masse considérable de non‑travailleurs inutilisables, d'autre part de pressurer toujours plus l'ensemble des travailleurs, productifs et improductifs (cherchant encore à réduire la part de plus‑value qui entretient ces derniers ‑ et c'est la diminution des aides sociales diverses, la réduction des subventions, etc.). Les deux termes apparemment contradictoires ont en commun de pouvoir être générateurs de troubles sociaux, ce qui contraint à consacrer des dépenses considérables et toujours plus importantes pour la «sécurité », celle du capital bien sûr, pour une paix sociale reposant sur « l'équilibre de la terreur ».
Jouent encore ici, par le canal des entreprises, des trusts, des multinationales et des Etats, tout un ensemble de problèmes inhérents au capital lui‑même, découlant de la compétition acharnée au sein de la jungle capitaliste. Nous n'avons pas l'intention de décrire ici les canaux industriels et financiers par lesquels joue cette compétition, mais nous voulons souligner que l'économie mondiale se débat, dans tous les domaines, avec une surproduction qui aiguise encore plus cette compétition.
Le capital, pour se maintenir et progresser, a besoin au bout de la chaîne de consommateurs pour réaliser la plus‑value (même si certains affirment que seul l'investissement productif compte pour cette réalisation). Outre le maintien de la paix sociale, c'est aussi le sens de l'entretien minimal de survie des non ‑travailleurs. Mais s'il réduit la portion concédée aux travailleurs, c'est une contradiction de plus par rapport à ses impératifs. D'où le recours au crédit sous toutes ses formes ; celui‑ci est une manière d'entretenir la consommation, mais aussi de faire des prélèvements sur la part future de plus‑value concédée aux travailleurs. C'est un cercle vicieux puisque avec les pressions exercées sur les salaires et les conditions de travail, ce futur des travailleurs est déjà largement obéré.
Les jeunes face à l’Etat
Le feu couve toujours ‑ ce que craignent les dirigeants ‑ car la situation reste inchangée hors des promesses verbales et le restera après que la question du CPE aura été réglée. La grande différence avec le mouvement des étudiants et lycéens, c'est que ceux‑ci, dans leur grande majorité issus de ce qu'on pourrait appeler une large classe moyenne, luttent pour un futur qu'ils pensent menacé, alors que les autres luttaient pour un présent, l'impossibilité de vivre « normalement » tout de suite ‑ et bien. Les méthodes de lutte diffèrent aussi totalement:
‑ une similitude avec le mouvement ouvrier pour les étudiants et lycéens, qui restent à ce stade dans un légalisme avec occupations, blocages, manifestations et un rejet majoritaire de la « violence » et une revendication initiale précise, le rejet du CPE (ce n'est pas un hasard si la plupart recourent aux syndicats ouvriers pour l'organisation même des manifestations purement étudiantes et son encadrement flicard);
- une démarche totalement différente pour les jeunes des cités, d'emblée la violence, dans le seul lieu public où elle peut s'exercer, la rue, et pratiquement aucune revendication précise sauf en arrière‑fond pour que « ça change ». Il n'est nullement étonnant que ces « jeunes des banlieues » profitent des grands rassemblements pour « exercer leur activité marginale », partie de leur survie, le vol par agression ‑, ils l'ont toujours fait lors des rassemblements festifs ou commémoratifs ou d'autres manifestions.
Qu'on le veuille ou non, quelle que soit l'interprétation qu'on donne à cette violence, elle marque une différence de classe : classe dangereuse contre classe moyenne, et cela n'a pas grand chose à voir avec les violences « motivées » des avant‑garde politisées. Ils n'ont rien à faire des « réformes » car ils savent de par leur quotidien qu'aucune mesure ne changera leur présent et leur futur: n'attendant rien, ils prennent pour survivre ce qui est à leur portée. La violence et l'illégalité sont les seuls moyens d'y parvenir.
Il ne dépend de personne de faire que les uns et les autres débordent ce stade premier de leurs actions, se donnent des revendications plus générales remettant en cause non pas le présent gouvernement, mais le système lui‑même, qui les a faits tels qu'ils sont [...]
Tout cela dépend de la dialectique de la lutte, des actes répressifs et/ou conciliateurs des détenteurs du pouvoir politique et de la détermination des uns et des autres de ne pas céder aux sirènes de la médiation, mais surtout et avant tout de l'entrée dans la lutte de l'ensemble des travailleurs (ce qui n'est pas le cas) [...]
Que restera‑t‑il de ce mouvement du printemps 2006 comme de celui de l'automne 2005 ?
Quelle que soit la réponse, ces deux mouvements ont présenté un trait commun, qui les relie aux grands mouvements de lutte d'un passé récent, y compris celui de mai 1968. C'est la recherche d'une sorte de jonction mythique étudiants ‑ouvriers, classe dangereuse‑classe ouvrière, c'est leur généralisation rapide à l'échelle nationale, à partir d'un fait précis, débordant, par~, sa spontanéité et son imprévisibilité, le cadre étroit revendicatif et syndical. Personne ne peut prévoir un futur qui dépend du mouvement du capital, des réactions aux mesures que ce mouvement impose aux politiques, de l'ampleur de ces réactions dans la dialectique des relations avec les répressions de tous les pouvoirs de domination.
L'extension d'un mouvement de lutte, son unification à tous les exploités, sa généralisation, dépendent des travailleurs eux-mêmes : si, à un moment donné, celle‑ci s'arrête pour une raison quelconque, tout retourne, même avec des « succès » qui ne peuvent être que temporaires, dans le cadre des relations de domination capital‑travail. Et tout est à recommencer, ou plutôt à continuer : la lutte pour l'émancipation est un long chemin parsemé d'échecs et de luttes toujours recommencées, mais jamais identiques, elles‑mêmes modelées par l'évolution du capital et par ses contradictions ainsi que par ce qu'il a intégré des luttes antérieures.
H.S.- n°116 – printemps 2006
* les intertitres sont de la rédaction
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