MAI 68
* A l’occasion des 40 ans du plus
grand soulèvement de masses de l’après-guerre en France, nous reproduisons un article écrit par Robert Dumas et Maurice Lionnet paru dans le numéro
14 d’avril 1988 de Regroupement Communiste Unifié.
Au‑delà de l'aspect historique et du souvenir vivace de ces six semaines de lutte de classe à l'échelle de la France entière, une interrogation en forme de souhait se retrouve dans la bouche de nombreux militants : "Aujourd'hui, il nous faudrait un autre mai 68 pour en faire autre chose" La question fondamentale est ainsi posée : comment expliquer qu'un tel mouvement avec dix millions de salariés occupant les entreprises les plus importantes du pays avec le début d'une alliance entre la classe ouvrière et les couches moyennes dans les ‑villes, avec l'entrée en lutte de centaines de milliers de jeunes, étudiants et lycéens, entraînant l'immense majorité des milieux intellectuels et artistiques, ait débouché sur un recul politique qui a évolué jusqu'à la situation que nous connaissons aujourd'hui ?
LES ANTECEDENTS
Les grandes luttes de mai 1968 ne sont pas sorties du néant. La conscience politique qui les a permises s'est forgée dans des conditions particulières. Pendant des années les luttes ouvrières ont été constamment liées aux luttes contre les guerres coloniales, du Vietnam, puis d'Algérie, contre la politique de guerre froide et de militarisation de l’économie L'opposition sans restriction du PCF au pouvoir gaulliste et à la Constitution de la Ve République, l'objectif de "mettre fin au pouvoir des monopoles, avaient créé un état desprit anticapitaliste et anti‑impérialiste tant dans le mouvement ouvrier que chez les étudiants et les intellectuels. Le puissant mouvement de solidarité qui s'est développé autour du Vietnam en lutte contre l'agression US, la sympathie pour la Révolution cubaine, l'élan créé par l'exemple de Che Guevara, ont également joué un rôle déterminant dans la formation de l'esprit de centaines de milliers de jeunes travailleurs, lycéens et étudiants.
Dans la classe ouvrière et les couches laborieuses en général, les actions ont été peu à peu plus nombreuses et plus déterminées, Citons pour mémoire la grande grève des mineurs de 1963 qui a redonné confiance à l'ensemble des travailleurs. Durant toute l'année 1967 des mouvements revendicatifs se sont développés dans tous les secteurs, chez Berliet à Vénissieux, aux usines de la Rhodiacéta à Besançon, Lyon‑Vaise. Saint‑Fons, aux chantiers navals de Saint‑Nazaire, chez les mineurs de fer de Lorraine, chez les métallurgistes de Saint-Étienne, à Sud‑Aviation, etc... Les 17 mai 1966 et 1967 avaient été deux grandes journées de grèves générales (interprofessionnelles nationales) et de manifestations dans toute la France, à l'initiative de la CGT et de la CFDT. La publication, le 21 avril 1967, par le gouvernement de Gaulle ‑Pompidou des ordonnances visant au démantèlement de la Sécurité Sociale vont encore cristalliser le mécontentement.
Dans la même période, les revendications du monde paysan se sont exprimées avec force contre les effets de dix ans de Marché Commun, des paysans bretons aux viticulteurs du Languedoc.
Une agitation incompressible monte à l'Université où les étudiants dans leur majorité issus des milieux bourgeois, refusent les perspectives que leur offre cette exploitation. La révolte gronde dès novembre 1967 quand les gardes mobiles doivent protéger le Ministre de l'Education Nationale, A Peyrefitte, venu présider la rentrée de l'Uiversité de Paris. La lutte contre les plans de ségrégation sociale (réforme Fouchet), pour l'amélioration des conditions de vie et d'étude se développe un peu partout dans les Facultés et va gagner les classes terminales des lycées et aussi les Collèges d'Enseignement Technique, au printemps 1968.
UN MOUVEMENT SANS PRECEDENT
Dans la classe ouvrière et l'ensemble du monde du travail, le mouvement revendicatif avait continué à s'étendre. Les manifestations organisées par la CGT le 1 er Mai ont eu une forte participation, contribuant à imposer la quatrième semaine de congés payés votée à l'unanimité par le Parlement le 2 mai. Le 13, dans la grande grève et les manifestations de solidarité avec les étudiants contre la répression, les travailleurs prennent conscience à la fois de leur force et de la faiblesse du pouvoir de la bourgeoisie, cette classe dominante contestée par ses propres enfants.
Le mouvement de grèves avec occupation des entreprises démarre le 16 mai des usines Renault de Cléon, suivies immédiatement par celles de Flins, Le Mans et Sud‑Aviation Bourgenais, On compte 200.000 grévistes le 17 mai, deux millions le 19, neuf millions le 22. Les revendications étaient clairement exprimées, dans le prolongement des mots d'ordre de la CGT le ler mai :
‑ abrogation immédiate des ordonnances contre la Sécurité sociale;
‑ aucun salaire inférieur à 6.000 francs (1.000 francs dans la métallurgie)
‑ réduction du temps de travail, 40 heures sans diminution de salaire, ‑abaissement de l'âge de la retraite.
Simultanément surgissent des mots d'ordre politiques, le premier étant
" DIX ANS CA SUFFIT ! " avec "A BAS DE GAULLE" puis "GOUVERNEMENT POPULAIRE ".
POURQUOI GRENELLE ?
Pourquoi la CGT, au nom de laquelle G. Séguy affirmait encore le 17 qu'il n'était pas question de discuter avec le patronat et le gouvernement sans garanties sur ces préalables y va‑t‑elle le 25 ? Pourquoi le gouvernement complètement désarçonné depuis dix jours a‑t‑il repris ensuite tant d'assurance ?
Dès le 18 mal, G. Séguy déclare
sur "Europe 1" que * la CGT est prête à prendre part à une rencontre avec le PCF et la FGDS(2) " et à laquelle participeraient aussi la CFDT et FO. Le 20 mai la CGT reçoit une délégation de la FGDS conduite par Mitterrand et Mollet. Le principal objectif de cette délégation était d'obtenir la remise en selle de FO et de la FEN autonome complètement larguées...
La CGT explique alors que si un accord PCF ‑ FGDS sur un programme se
Montre impossible " le puissant mouvement en cours ne pouffa avoir l'issue politique à laquelle aspirent la masse des travailleurs '..(3). G. Séguy précise alors:
"Cet aspect des évènements a été fort peu commenté et pourtant ce fut l'un des moments les plus importants pour ne pas dire décisifs de mai 1968 (souligné par nous). Ainsi, la CGT a ‑t‑elle remis entre les mains de Mitterrand et Mollet le sort de la grève de mai 1968... Il était pourtant prévisible que ces hommes politiques de la bourgeoisie n'allaient pas adopter une attitude propre à renforcer la grève !
Dans cette voie, les préalables sont abandonnés en particulier celui de l'abrogation des ordonnances alors que le mouvement de grève continue de se renforcer. Le 25 mal, la direction de la CGT va dans ces conditions à la négociation de Grenelle, négociation dont les conclusions seront rejetées avec colère par les travailleurs dans toute la France, à la suite de ceux de Renault‑Billancourt devant lesquels G. Séguy était venu en faire le compte‑rendu dans un meeting le 27 mai au matin. La CGT retournera à la table des négociations sans préalable. Le gouvernement et le patronat seront inflexibles sur les ordonnances, cédant le minimum sur des points qu'ils savent pouvoir récupérer ou contourner.
En définitive, le salaire minimum sera fixé à 3 francs de l’heure, ce qui fait un peu moins de 520 francs au lieu des 600 réclamés au départ ; dans la métallurgie 10%, y compris les 2% acquis au ler janvier 1 Pour la réduction du temps de travail, 1 heure 30 pour les personnels travaillant plus de 48 heures dans la Fonction Publique, 1 heure pour ceux travaillant 45 heures ; rien dans la métallurgie si ce n'est 1 heure au ler juin et une demi-heure au ler septembre pour ceux qui travaillaient plus minimum sur des points qu'ils savent pouvoir récupérer ou contourner.
En définitive, le salaire minimum sera fixé à 3 francs de l'heure ce qui fait un peu moins de 520 francs au lieu des 600 réclamés au départ ; dans la métallurgie 10%, y compris les 2% acquis au ler janvier ! Pour la réduction du temps de travail, 1 heure 30 pour les personnels travaillant plus de 48 heures dans la Fonction Publique, 1 heure pour ceux travaillant 45 heures ; rien dans la métallurgie si ce n'est 1 heure au ler juin et une demi‑heure au ler septembre pour ceux qui travaillaient plus de 45 heures. Pour les ordonnances, les dirigeants de la CGT, comme ceux du PCF(4), aveuglés par l'électoralisme, considéreront la dissolution‑ de l'Assemblée nationale comme une victoire, affirmeront que le problème sera réglé par la prochaine Assemblée...
Alors que le 13 mal, la grève générale répondait aux brutalités policières contre les étudiants, brutalités
inacceptables mais qui n'avaient fait aucun mort, la police tuait deux ouvriers à Sochaux le 11 juin en donnant l'assaut aux usines Peugeot encore occupées. Jean Beylot, tué par balle et Henri
Blanchet, atteint par une grenade offensive. Une heure symbolique de grève le 12 juin sera la seule réponse à ce crime visant à écraser les métallurgistes qui restaient seuls en grève.
Qui parle de ces deux morts ? qui connaît leur nom ? Nous saluons leur mémoire avec d'autant plus de ferveur qu'une étrange conspiration du silence pèse sur cet épisode tragique qui a conclu le
magnifique mouvement de mai ‑juin 1968.
Nous verrons plus loin les raisons politiques pour lesquelles un gouvernement, complètement désarçonné du 13 au 25 mai a pu reprendre cette assurance et cette morgue. Mais il faut dénoncer la fuite de responsabilité de la direction de la CGT qui a refusé de lancer le mot d'ordre de grève générale (5) et accepté, en conséquence, de laisser négocier le "constat" de Grenelle secteur par secteur. Avec un mot d'ordre de grève générale, la grève n'aurait cessé qu'à partir du moment où les mesures auraient été applicables pour tous. Le gouvernement et le patronat ont profité de la stratégie des négociations par secteurs pour isoler et frapper les fédérations les plus fortes les plus combatives et, plus que toutes, la Fédération de la Métallurgie qui avait été à l'origine du mouvement.
Plusieurs dizaines de millions d'anciens francs seront collectés pour soutenir les travailleurs de la métallurgie... mais c'était aussi la preuve qu'il n'était pas question de relancer la grève.
LE SORT DE LA GREVE MIS A LA MERCI DES POLITICIENS DE GAUCHE
La stratégie électoraliste d' "union de la gauche " et de programme commun de gouvernement* du PCF, relayée par la CGT est la cause fondamentale à la fois, de l'échec de ce mouvement sans précédent, et de la dégradation politique et syndicale, du "recul de la conscience de classe* qui ont marqué les années qui ont suivi Mai 68 pour s'accélérer après 1976 et plus encore en 1981. A chaque déclaration entre le 13 mai et le 20 mai 1968, alors que montait ce mouvement sans précédent, G. Séguy et le secrétariat confédéral de la CGT n'ont cessé d'appeler à une réunion entre les directions du PCF et de la FGDS, répétant que rien n'était possible sans la signature d'un accord entre ces formations politiques.
Incapable de réaction, complètement anéanti pendant plus d'une semaine après le 13 mai, le gouvernement Pompidou et le patronat ont ensuite compris que la stratégie du PCF et ses répercussions sur l'attitude de la CGT et la conduite du mouvement gréviste mettait ce dernier à leur merci.
Il était chaque jour plus évident que sans accord politique avec la FGDS dont le PS était la principale composante, la
CGT d'une part et le PCF s'emploieraient à faire rentrer la grève. "Si les dirigeants de la FGDS avaient voulu" ont pleurniché les dirigeants opportunistes... C'était continuer de ne pas
comprendre que ces partis, ces hommes politiques de la bourgeoisie, n'auraient pu signer un accord qu'avec une chance de récupérer, détourner le mouvement. Or le mouvement de Mai 68 était
bien trop fort pour cela. Ces "marxistes" qui ont complètement perdu le sens de la dialectique étaient et sont toujours incapables de comprendre que justement, la force du mouvement
empêchait toute possibilité de compromis avec les partis de gauche de la bourgeoisie. Les Mitterrand et consorts ont préféré attendre que le mouvement ouvrier et ses organisations
s'affaiblissent, d'abord grâce aux répercussions de la déception et ensuite grâce à la poursuite de la stratégie électoraliste qui allait leur permettre d'amener le PS là où Ils voulaient.
Le Congrès d'Epinay du PS, la signature de Programme commun, le 22e Congrès du PCF seront les étapes les plus décisives de cette évolution. De plus en plus les grèves ont été réduites au
rôle de préparation des échéances électorales pour la mise en place de Mitterrand et du gouvernement des gestionnaires de gauche du capitalisme. Combien de syndicats ont alors subi les
répercussions de cette stratégie désastreuse, même si ces répercussions n'ont pas été aussi immédiatement sensibles qu'après juin 81.
L'un des exemples les plus graves a été celui des postiers d'octobre 1974, qu'on a laissés en grève pendant trois semaines sans essayer d'engager à leurs côtés les autres secteurs de la Fonction Publique. Il fallait des luttes, mais en évitant de dépasser un certain niveau de bouillonnement pour aider, sans la gêner, la stratégie de montée de la gauche au pouvoir, dans le respect absolu du jeu électoral des institutions de la Ve République.
Robert DUMAS et Maurice LIONNET
1) La CGT exige :
* « l’abrogation immédiate des ordonnances sur la sécurité sociale » (déclaration du CCN du 17.5.68)
" Si Pompidou ‑ qui, cette nuit s'est prononcé en faveur d'un examen des revendications légitimes du monde du travail ‑ voulait donner une preuve concrète qu’il ne s'agit pas de promesses vagues, mais d'une volonté réelle, il lui suffi‑ait de décider. Cet après‑midi même, d'abroger les Ordonnances antisociales ". (G. Séguy, rapport au CCN 17.5.68).
* Elles exigent : l'abrogation immédiate des Ordonnances " (communiqué commun CGT, CFDT du 21.5.68)
(2) Fédération de la Gauche Démocrate et Socialiste (PS, Radicaux de Gauche, Convention des institutions Républicaines et divers groupes ou clubs)
(3) -Le Mai de la CGT p,p.60-61 ; Juillard 1972.
(4) " Faites-vous de l'abrogation des Ordonnances sur la Sécurité Sociale un préalable à la reprise du travail ? " - Georges Séguy : " Le gouvernement nous a dit que cette question relevait de la compétence de l'Assemblée Nationale. Du fait qu'elle est maintenant dissoute, il appartient donc au corps électoral de la trancher. " (Conférence de presse du 31.5.681
(5) " Cette grève générale se prépare sans que nous ayons eu à lancer le mot d'ordre ( ) Nous préférons de beaucoup qu'elle, reste sous le contrôle démocratique des travailleurs et que chacun ait à déterminer la responsabilité qui lui incombe dam une situation aussi importante " (a Séguy, "Europe 1 le l8.5.68)
Ceux qui "seront contraints par l'intransigeance patronale ou gouvernementale, poursuivront fermement leur grève, La CGT les soutient entièrement. Ils auront le soutien de tous ceux qui ont déjà obtenu le succès et qui reprendront le travail pour cette raison." (Henri Krasucki le 3.6.68).
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