Bulletin n°2 de l’Association des Amis du Manifeste - mars 2008
Travailler moins, tous et autrement.
Le capitalisme ne conçoit la richesse que comme quantité de travail pratique en même temps qu’il ne conçoit la production que comme diminution de ce travail là. Et suprême absurdité : plus ce système produit de marchandises, plus aussi il produit de chômage et de misère.
Les économistes ont beau échafauder des plans (flexicurité, contrat unique..) sous prétexte de lutter contre le chômage, il leur faut réduire toujours plus le coût du travail salarié (les charges des entreprises) et cela passe nécessairement par un renforcement de la division sociale du travail entre intellectuels et manuels.
Les progrès scientifiques et technologiques détenus par les seuls intellectuels, qui partagent la plus-value avec les capitalistes, sont un facteur aggravant la diminution de la quantité de travail contenue dans les marchandises.
Mais l’accumulation de capital fixe (la robotisation, la mécanisation et l’informatique) incorporé dans le coût de la marchandise, accroît les coûts de production. Il faut donc que, pour que le capital poursuive son cycle dans la production, les capitalistes (pris dans la tourmente permanente de la concurrence), diminuent le prix de la force de travail payé au salarié, jusqu’à la faire disparaître totalement (le chômage).
Ils se privent alors de la plus-value extraite du surtravail que produit l’ouvrier et disparaissent à leur tour happés par de plus puissants qu’eux. La tendance à la baisse du taux de profit (le rapport entre la plus-value et le capital pris dans son ensemble ; c’est là que Marx voit les limites du système) se poursuit invariablement. C’est la crise avec son cortège de tragédies (la croissance faible et la récession économique).
Les élites tentent d’enrayer le déclin en ajoutant des dispositions encore plus inégalitaires à des mesures répressives existantes qui frappent le prolétariat et disloquent la société. Le travail devenu répulsif parce que vidé de son sens, de l’esprit créatif du producteur parce que maîtrisé par les puissances intellectuelles qui les en ont dépossédés, le travail, pour être riche et permettre le développement complet de l’humanité doit changer.
C’est là que se situe l’enjeu révolutionnaire. Le prolétaire dépossédé de tout n’a plus rien à perdre. Il ne peut s’épanouir, se libérer de ses chaînes qui le lient au capital sans abolir l’état des choses existantes et en particulier la division sociale du travail.
Pour perdre son état de prolétaire et être capable de gérer les conditions de sa vie, il doit non seulement acquérir l’outil de production (la propriété juridique) mais également les moyens intellectuels qui lui font face (gérés actuellement par les différents agents du capital - cadres, ingénieurs, techniciens et dirigeants d’entreprises).
Au cours de ce processus de reconquête, s’appuyant sur la puissance des forces productives léguée par le capitalisme, un nouveau mode de production (en germe dans la société actuelle) peut naître. A condition que des forces organisées, issues des luttes du prolétariat, détruisent les vieilles structures capitalistes (l’Etat protégeant la propriété privée des moyens de production et la division sociale du travail) et reconstruisent de nouveaux rapports sociaux débarrassés des rapports d’appropriation capitalistes.
Les organisations communistes actuelles font des nationalisations la panacée, ce qui présente le risque, déjà encouru, de voir l’Etat en devenir le « patron » comme ce fut le cas en URSS et en Chine (quand elles ne s’allient pas aux réformistes pour exiger le partage de la misère et des petits boulots).
Elles ne développent pas suffisamment la propagande autour d’un nouveau partage du travail qui peut aller dans le sens du « Travailler moins, tous et autrement ».
Dans un monde encore dominé par le règne de la nécessité (réalité qui ne peut être abolie d’un coup de baguette magique) des centaines de millions d’individus triment comme des bêtes, dépouillés de tout, et même les besoins physiologiques sont loin d’être assurés pour tous.
Il est nécessaire de s’appuyer sur les analyses scientifiques de Marx qui a fait une critique violente de l’industrialisation capitaliste, de ce « fétichisme de la marchandise » et de l’aveuglement de « la production pour la production ». Il convient de démonter les idéologies qui ne conduisent qu’à rechercher un « bon capitalisme » soi-disant débarrassé des conséquences qu’engendre ce mode de production.
C’est que la sphère politique dominée par l’idéologie de la classe dominante ne conçoit la vie qu’à travers des rapports sociaux étroits, dominés par les choses et abêtis du capitalisme.
Ce bulletin propose d’apporter un éclairage nouveau. Nous nous sommes appuyés sur les travaux de théoriciens communistes tels que Tom Thomas qui, en puisant dans l’oeuvre de Marx, critique le stade actuel du capitalisme pour mieux le condamner et ouvre des espaces nouveaux à la lutte de classe.
Introduction :
Les élections « démocratiques », véritables farces électorales sans grand intérêt pour une majorité de travailleurs, sont toujours une occasion manquée, pour nos experts médiatisés, d’apporter des solutions aux maux qui ravagent la société civile.
Et cela ne peut être autrement puisqu’ils sont grassement payés pour tromper les électeurs. Leurs discours masquent les rapports d’exploitation capitaliste. Et bien souvent ils sont incapables d’expliquer les raisons de la crise actuelle du capitalisme.
Selon ces idéologues en panne d’idées, les travailleurs sont incapables de s’adapter aux changements induits par les « progrès » technologiques et informatiques. Il faut donc plus de flexibilité, de productivité (1), de contrats bidons et d’autre part c’est à l’Etat de gérer « les temps morts » que représentent le chômage (par RMI interposé …).
Les machines, pour demeurer rentables doivent tourner 24h sur 24 et 365 jours l’an.
C’est ainsi seulement que la France regagnera des « parts de marché » et redeviendra plus « compétitive».
Dans l’imaginaire bourgeois, le politique commande à l’économie.
C’est ainsi que se justifie L’Etat, les élus ou la BCE qui sont sensés résoudre la crise par l’application des lois. La bourgeoisie a crée l’individu « citoyen » qui n’est que pure invention destinée à déposséder les individus de leur pouvoir de décision sur le cours de leur vie quotidienne. « La démocratie » bourgeoise ne laisse aux travailleurs que la ressource d’être exploités, leurs luttes se bornant à réclamer ce que le capitaliste peut encore leur céder (2) et pour ce qui est de la politique c’est aux professionnels de s’en charger !
Parmi les sujets sensibles, qu’ils ont de la peine à présenter de manière convenable, les conditions de travail font parties des discours qu’un Sarkozy prononce sur l’air du « travailler plus pour gagner plus ». Le gouvernement veut jeter à bas, comme dans le privé les conventions collectives, les statuts des fonctionnaires, et ici des enseignants : « examiner les possibilités de réintroduire dans le droit de la fonction publique, et bien sûr chez les enseignants, des éléments de négociation contractuelle et de contrat ». La formation des maîtres, par la place primordiale qu’elle accorde désormais à la notion de « compétences », et les nouvelles modalités d’évaluation préparent la définition d’emplois profilés où chacun pourra « travailler plus » pour se « mettre en valeur ».
Ceci permet de voir le lien étroit qui doit unir nos revendications et nos actions à celles de l’ensemble des salariés, des fonctions publiques comme des entreprises privées. Les conflits sociaux qui se multiplient depuis quelques mois (grande distribution le 1er février, Carrefour à Marseille, L’Oréal, Conforama, Prisma Presse…) font tous apparaître, derrière la question des rémunérations, une autre problématique : celle de la durée et des conditions du travail. Les salariés ont désormais l’impression - justifiée ! - de fournir des efforts, de faire plus, voire mieux, avec moins.
Que chez Carrefour ou L’Oréal, les syndicats soient débordés par la base est un signe encourageant de combativité retrouvée.
La bourgeoisie ne cache aucunement son intention d’en découdre avec tout ce qui, aujourd’hui, freine encore le développement de la productivité et entrave la libre concurrence, véritable moteur du capitalisme.
Il suffirait, disent-ils, d’octroyer aux plus méritants, à ceux qui « acceptent » de sacrifier leur vie pour le plus grand bien de leur patron ou de l’Etat employeur, quelques miettes de la plus-value si laborieusement « conquise » pour que la croissance redémarre et distribue ses bienfaits aux travailleurs.
Mais ni l’Etat qui ne songe qu’à renforcer son pouvoir (3), à étendre ses tentacules (contrairement aux sirènes de la gauche qui prétendent que décentraliser revient à développer la démocratie « participative ») pour socialiser la plus-value produite et valoriser le capital en général, ni le capitaliste privé n’ont d’autre soucis que de mieux contrôler les individus et de faire en sorte que les sciences et les technologies les dominent.
Pour cela, il leur faut organiser les conditions de l’exploitation et de la valorisation du capital par l’une ou l’autre frange de la bourgeoisie, qu’elle soit de gauche ou de droite. C’est le sens des « réformes » entreprises. Ils dépouillent les producteurs de leur puissance sociale, les affaiblissent par l’accroissement du chômage et de la précarité. La division du travail (intellectuel, manuel) favorise les puissances associées dans la course à la valorisation du capital. Ce qui occasionne des résistances ouvrières.
Le dégoût pour le travail répétitif, vidé de toute richesse créatrice se développe partout au rythme où grandissent la robotisation et la mécanisation car les patrons intensifient le travail humain (les heures supplémentaires, les réductions de postes…) qui ne repose que sur un nombre de plus en plus restreint d’individus.
Le travail se « raréfie » du fait de la crise de surproduction du capitalisme. Les sciences et technologies en sont la cause principale. Elles permettent de libérer du temps de travail mais ce système ne vit que de l’extraction de la plus-value obtenue par le surtravail. Il y a donc un double mouvement que nous tâcherons d’analyser : le temps transformé en chômage et l’intensification du travail pour ceux qui demeurent rivés à la production.
Les travailleurs, par leur luttes, sont amenés à remettre en question le travail contraint, vécu comme une souffrance du fait de l’augmentation de la productivité alors qu’à l’autre bout, les richesses produites et les conditions de leur réalisation sont confisquées par une minorité.
La nécessité de s’en libérer s’impose aujourd’hui malgré (ou à cause) des nouvelles technologies. Les hommes ont besoin de faire l’inventaire des matériaux dont ils disposent. La science marxiste qui a révélé les causes profondes de l’exploitation capitaliste est l’outil diagnostic qui éclaire le prolétariat et doit lui permettre de se construire en tant que classe indépendante de la bourgeoisie à travers des luttes révolutionnaires organisée et conscientes.
Nous allons tenter de cerner à travers quelques exemples pris dans les différents secteurs de production la nécessité pour le prolétariat qui est dépossédé de tout, de faire la révolution pour changer le travail, le partager autrement afin d’en faire bénéficier toute la société et nous verrons quels nouveaux rapports sociaux découleront de ces nouveaux rapports de production.
Un constat sans faille
Les vrais chiffres du chômage n’existent pas. Les frontières entre emploi et chômage sont floues. Les règles de gestion des demandeurs d’emplois se modifient, rendant douteuses les statistiques officielles.
Une chose est certaine : le nombre de chômeurs est supérieur à 2,2 millions affichés fin juillet 2007 par le ministère des Finances et de l’Emploi. Il se situe aux alentours de 2,4 millions.
Plus de 300 000 demandeurs d’emploi sortent des listes de l’ANPE chaque mois parce qu’ils ont retrouvé un emploi mais il ne s’agit que de CDD dans la plupart des cas auxquels s’ajoutent plus de 1 million de Rmistes et près de 5 millions de travailleurs précaires. Ces chiffres sont connus et montrent l’ampleur du phénomène.
Le nombre d’emplois existants diminue et ce mouvement est inéluctable. Les quantités de travail employées seront de plus en plus petites. C’est une tendance lourde historique. Dans les sociétés industrielles avancées la durée annuelle moyenne du travail salarié est passée de 4000 heures à 1600 heures en quelques 150 ans seulement. Du fait d’une productivité élevée, 1 heure de travail aujourd’hui produit 25 fois plus qu’en 1830. Dans l’agriculture, alors qu’un agriculteur nourrissait 2 actifs en 1850 il en nourrit, mieux et plus, 20 en 1990 et en même temps la durée du travail a été divisée par deux. Cela explique que la population agricole en France soit passée de 65% de la population active en 1850 à moins de 5% aujourd’hui tandis que la population urbaine croissait en proportion inverse.
Prenant en compte les quantités de travail et leur répartition, les économistes ont calculé qu’en considérant une croissance de 2% l’an sur les dix années à venir, il faudrait que chacun ne travaille que 20 heures par semaine (moins de 1000 heures par an) pour que tous travaillent.
Pour quelle raison le temps de travail diminue-t-il sous le régime capitaliste ?
Les réformistes de tous poils affirment que le capitalisme crée des emplois. C’est juste mais il ne le fait qu’à condition d’obtenir des profits supplémentaires. Le capital en crise détruit les emplois existants. Pour lui, l’essentiel est de rentabiliser ceux qui restent.
Le PCF affirme sur ses affiches : « il faut rendre l’argent utile ! », nous laissant gentiment imaginer que la force des idées (et sa présence au gouvernement des hommes) peut permettre de diriger la société, de déplacer les capitaux, d’investir, de supprimer les mauvais profits, de réduire le salaire des patrons pour augmenter ceux des ouvriers. Tout cela ne serait qu’affaire de volonté pour modifier la répartition des richesses produites sans cesser pour autant d’accumuler les profits.
Ces faux amis du prolétariat, étatistes s’il en est, jonglent avec la richesse sans s’interroger une seconde sur ce qu’est cette richesse. Or, c’est justement la forme d’existence sociale de la richesse sous le capitalisme qui rend ces calculs impossibles.
Il ne leur vient même pas à l’idée de se poser la question suivante : pourquoi plus la capacité des hommes à créer des richesses augmente, plus nombreux sont ceux qui en sont exclus ? Question qui amène certains écologistes (entre autres) à accuser les « machines » de créer le chômage, et à proposer de recréer des petits boulots de domestiques, mal payés. La tendance actuelle est d’ailleurs à l’augmentation des emplois de services.
La richesse capitaliste n’existe que sous la forme des salaires, profits, rentes… qui sont des formes variées d’appropriation privée du travail. C’est le règne de l’égoïsme et de la cupidité pour s’approprier la forme argent sensée représenter « la » richesse.
Dans les sociétés marchandes toutes choses n’existent que comme valeur d’échange (quantité de travail social), l’argent n’étant alors que la représentation de la valeur d’échange en général. La richesse n’y est produite que sous forme de quantité de travail social (ou valeur d’échange) : le travail concret est réduit à une quantité abstraite.
La production d’une marchandise contient plus de quantité de travail social qu’elle n’en a coûtée à produire. Cette « énigme » se résout en observant que la quantité de travail fournie par un homme en un temps donné – l’usage de sa puissance de travail – est supérieure à celle qui lui est nécessaire pour « fabriquer » cette puissance (ses moyens de subsistance qu’il reçoit sous forme de salaire). La forme valeur reconnue par le capitaliste est la plus-value extraite du sur-travail de l’ouvrier.
La valeur d’échange (ou quantité de travail sociale) se décompose en trois parts : celle qui correspond au remplacement du capital constant (présent dans la machine, la technologie), dans le salaire (quantité de travail « nécessaire ») et la plus-value (part de travail vivant fourni mais non payé). En cédant l’usage de sa force de travail contre son prix, le travailleur a cette triple action : il reproduit le capital constant, se reproduit lui-même et produit un sur-travail, plus-value qui s’accumule (pour une part) au capital initial.
On sait que le capitalisme dispose de deux moyens pour accroître le sur-travail en allongeant la journée de travail et en diminuant la part de travail nécessaire dans la quantité de travail globale.
Il accroît la quantité de marchandise produite (c’est la productivité), ce qui ne change pas la valeur produite dans ce temps mais diminue la valeur de chacune de ces marchandises puisqu’elles sont plus nombreuses. Il accroît dans le même mouvement l’intensité du travail (la quantité de travail fournie par le travailleur en un temps donné), en réduisant les « temps morts » de la production, en simplifiant et accélérant les gestes. Le capitaliste cherche à faire tourner beaucoup plus vite le capital (la fameuse « flexibilité »)
Augmenter la productivité (4) permet de baisser (relativement) les salaires : la quantité de travail social contenue dans la subsistance du travailleur ayant diminué sans que diminue la quantité qu’il a lui-même fournie.
Augmenter l’intensité permet d’augmenter la quantité de travail fournie sans le faire de celle reçue sous forme de salaire. Dans les deux cas la part de la plus-value augmente dans une production de valeur donnée (même temps de travail).
Tout le monde sait qu’il y a un lien évident ente la baisse de la quantité de travail que le capital peut mettre en œuvre et l’augmentation de la productivité. On estime qu’en France une heure de travail produit aujourd’hui 25 fois plus qu’en 1830 tandis que la durée annuelle moyenne du travail pour chaque salarié y est passée de 4000 heures à 1500 heures en un siècle et demi environ.
On assiste à un fort accroissement des biens produits du fait de l’augmentation de la productivité. Mais les inégalités dans la répartition de ces richesses ont-elles aussi considérablement augmenté. La moitié des salariés à temps complet gagne 1500€ net. La part des travailleurs pauvres a augmenté considérablement et la force de travail devient de plus en plus précaire car les machines ne sont utilisées que si elles économisent plus de travail vivant qu’elles n’en ont absorbé à être produites (et donc qu’elles n’en restitue dans le produit). La masse du capital fixe s’accompagne, à production constante, d’une diminution de la quantité de travail vivant qui le met en mouvement, laquelle est la seule source de plus-value. Ce qui entraîne une baisse constante du taux de profit, la dévalorisation du capital, voire sa destruction, ce qui accentue le chômage et la précarité.
Le capitalisme scie lui-même la branche sur laquelle il est assis parce que la façon qu’il a de considérer la richesse (la valeur d’échange) l’amène nécessairement à ne pouvoir la produire qu’avec des difficultés croissantes. C’est pour cela que les politiciens et autres économistes, en tentant de répartir une forme de travail qui, lentement disparaît, n’aboutissent qu’à répartir la pénurie entre ceux qui sont déjà dans la pénurie.
C’est bien parce que cette disparition d’une certaine forme sociale de travail (le salariat), prévue et expliquée
par Marx depuis plus d’un siècle, manifeste son évidence et s’accélère, que nos économistes en parlent.
(suite à paraitre prochainement)
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