Mercredi 7 décembre 2011 3 07 /12 /Déc /2011 16:44

Par Association des Amis du Manifeste

urss_soviet_poster_01.jpg Un peu de formation théorique pour partir sur de bonnes bases.

 Qu’est-ce que l’impérialisme au sens marxiste ?

Transcription d’une formation de Table Rase sur la question de l’impérialisme.  lundi 7 novembre 2011

http://www.tablerase.org/spip.php?article42


Rarement une notion n’aura été source d’autant de confusions que celle d’impérialisme, pour plusieurs raisons qui tiennent à la fois à la définition du mot par les intellectuels, mais surtout à son usage politique par un grand nombre de mouvements, voir d’états. Dans les discussions de tous les jours, il s’agit d’un mot relativement simple qui désigne habituellement la domination d’un pays sur un ou plusieurs autres - et si l’impérialisme intègre effectivement ce type de domination, il ne s’y résume pas.

Pour le mouvement communiste, l’impérialisme recouvre un sens bien précis, et renvoie plus particulièrement à des débats qui ont traversé le marxisme dans les premières décennies du vingtième siècle. Il s’agissait alors, pour les théoriciens du mouvement ouvrier, de définir une stratégie à partir de la réalité de leur époque, qui était marquée par le colonialisme, le militarisme et la guerre.

Aussi, les différentes réponses apportées à cette question de l’impérialisme ont permis de distinguer plusieurs courants au sein du spectre politique et du mouvement ouvrier, dont certains allaient prendre la défense du capitalisme, tandis que d’autres allaient avancer une position révolutionnaire.

Pour les marxistes révolutionnaires, la façon de définir les caractéristiques de l’impérialisme et de l’opposition qu’il fallait mener contre celui-ci, était donc d’abord une nécessité pour affirmer, dans un contexte qui avait changé, leur positionnement de classe, leur lutte contre l’esclavage salarié de la classe ouvrière et pour le socialisme. C’est pour cette raison qu’ils définissent l’impérialisme dans le cadre de la théorie du capitalisme, comme un moment particulier de l’évolution de ce régime économique.

Ce que n’est pas l’impérialisme

Certains historiens ou intellectuels utilisent le mot impérialisme pour parler des empires, qui se sont succédés au fil des temps. De l’empire romain ou perse à l’empire tsariste, nous observons dans ces formations politiques et sociales la cohabitation de populations diverses au plan culturel, linguistique et dans leurs formes d’organisation, populations qui n’ont souvent en commun que le fait d’être sous la domination d’un centre. Celui-ci, généralement géré par un groupe linguistique particulier, impose sa tutelle politique aux autres, à des degrés qui varient et sous des formes très diverses.

Il n’est pas étonnant que les observateurs de l’époque contemporaine aient façonné un terme qui a précisément pour racine cette notion d’empire, car le monde tendait à offrir toujours plus clairement un tableau aux caractéristiques similaires à celles d’un empire, cette fois à l’échelle du monde. Mais, pour le mouvement communiste, l’impérialisme ne peut être l’équivalent de cette notion d’empire, car si les problématiques de domination d’un ou plusieurs « centres » sur unes ou plusieurs « périphéries » y existent également, c’est en fait sous des formes très différentes de ce qui avait existé par le passé. Pour la première fois, son théâtre est le globe entier, unifié dans un seul marché mondial sur lequel s’affrontent des acteurs qui tiennent leur puissance du développement de rapports productifs et sociaux que n’avaient pas connu les empires du passé : les rapports sociaux capitalistes.

La réalité de la situation mondiale au tournant du vingtième siècle était marquée par l’apogée de l’aventure coloniale, qui avait commencé bien plus tôt et dont l’épicentre se trouvait en occident, et c’est un autre trait qui a rendu évidente cette notion d’impérialisme. Au même titre que la notion d’empire néanmoins, la notion de colonialisme ne va pas nécessairement de pair avec celle d’impérialisme. Le colonialisme précède en effet l’impérialisme, et il joue un rôle majeur dans la formation de celui-ci. Mais l’impérialisme, comme moment du mouvement capitaliste, n’a pas intrinsèquement besoin du colonialisme. Il peut même être conduit à s’en débarrasser tout en assurant dans le même temps une domination accrue, comme la seconde moitié du vingtième siècle allait le montrer. Aujourd’hui, les situations directement coloniales existent toujours, mais de manière bien plus localisées. Elles apparaissent comme un archaïsme rétrograde et ne sont plus, depuis bien longtemps, au cœur de la dynamique économique.

Une conception particulièrement réductionniste de l’impérialisme voit dans la politique étrangère des États-Unis d’Amérique et de ses alliés, comme Israël au Moyen-Orient, la quintessence de la définition de l’impérialisme. Il va de soi qu’en tant qu’aire privilégiée d’accumulation du capital, les États-Unis jouent un rôle important dans le système impérialiste international. Mais, là encore, c’est confondre l’apparence avec le phénomène, et l’effet avec la cause, que d’identifier impérialisme et militarisme des États-Unis. Cette attitude est issue de la guerre froide et des mouvements de libération nationale opposés à l’hégémonie anglo-américaine, et elle continue à rester fortement ancrée car elle rencontre les intérêts de régimes et de mouvements sociaux importants sur l’échiquier international. Elle conduit à considérer comme positif tout mouvement ou état qui tend à équilibrer la balance géopolitique des pouvoirs dans un sens opposé à cette superpuissance, sans être trop regardant sur son contenu social.

La première guerre mondiale et la discussion sur l’impérialisme

Le mot d’impérialisme pour définir les traits de la période contemporaine ne provient pas du mouvement ouvrier lui-même, mais d’un auteur libéral anglais, John Atkinson Hobson, qui évoluera plus tard vers le réformisme travailliste. Dans son ouvrage l’Impérialisme (1902), ce dernier critique la politique impériale du gouvernement anglais de son époque et cherche à en identifier les racines économiques.

Partisan du libre échange, l’impérialisme est pour Hobson un frein à la dynamique capitaliste, car il est synonyme de protectionnisme. Une répartition des richesses défavorable aux salariés sur le plan national permet à un capital excédentaire de se former. Il cherche dès lors à s’investir à l’extérieur des frontières du pays et à écouler sa production sur le marché mondial, en s’appuyant sur la politique coloniale et de domination. Plusieurs grandes puissances se trouvant dans cette situation, elles se mènent une lutte commerciale et militaire entre elles, pour l’annexion des territoires étrangers et pour protéger leur production.

Pour Hobson, un rééquilibrage de la répartition trop inégale des richesses entre capitalistes et population permettrait de sortir de cette situation. Les capitalistes ont une masse trop grande de profits à investir, tandis que la population ne consomme pas assez pour absorber la production nationale, faute de meilleurs salaires. L’auteur défend donc l’idée qu’il est possible d’en finir avec l’impérialisme, de revenir à l’âge du libre-échange, en supprimant les profits excédentaires par l’augmentation des salaires pour relancer la consommation nationale.

Parmi les marxistes, la discussion ne se pose pas dans les mêmes termes, même si bien des auteurs reprendront certaines des idées avancées dans l’ouvrage de Hobson, sans insister toujours sur les mêmes aspects. Mais tous et toutes s’accordent à dire que l’impérialisme est un stade nécessaire du développement du capitalisme, qu’il est le produit des lois inhérentes qui sont les siennes, plutôt que d’une politique étrangère injuste qu’il conviendrait de combattre à l’intérieur même du système.

Dans Le capital financier, le social-démocrate allemand Rudolf Hilferding relie l’impérialisme à la loi de concentration du capital, qu’avait mise en évidence Marx dans Le Capital. La concurrence des entreprises entre elles aboutissant à la faillite et à la prise de contrôle des entreprises les plus faibles par celles qui sont les plus fortes, le mouvement de la société capitaliste se caractérise par la formation de cartels et de trusts puissants, qui dominent le marché. Arrivés à une situation de monopoles, ces derniers s’appuient sur un système bancaire dont ils ont conquis le contrôle, et qui les maintient constamment à flot grâce au mécanisme de la dette, ce que Marx appelle le capital fictif. A la concurrence des différentes entreprises dans le même pays, succède une concurrence entre les différents pays dans les frontières desquels se sont formés ces monopoles, concurrence dont le théâtre est le globe entier et où les colonies constituent des avantages et des atouts majeurs pour ceux qui les détiennent.

Nous observons là une première rupture avec la conception de Hobson. L’impérialisme n’est plus vu comme une rupture, sur laquelle il serait possible de revenir, avec le libre-échange, mais au contraire comme son produit – ce qui constitue un retour à la conception de Marx, qui conseillait à la classe ouvrière de garder une position indépendante dans les débats qui opposaient en Angleterre les protectionnistes et les libre-échangistes. D’autre part, la fuite en avant impérialiste est vue comme irréversible dans le cadre du capitalisme, car la nécessité pour lui d’agrandir à chaque cycle les marchés et la production lui est consubstantiel.

Boukharine, le fameux dirigeant bolchevique russe, tente lui aussi d’approfondir la réflexion sur l’impérialisme, en déduisant ses principaux effets sur la structure économique, mais aussi politique, de la société. Cette discussion a alors une portée pratique importante, car Boukharine rédige son ouvrage, L’impérialisme et l’économie mondiale, un an après l’éclatement de la guerre mondiale, en 1915. Les grandes puissances sont alors complètement militarisées et les apparences démocratiques et parlementaires s’effacent devant la politique des états-majors militaires. Boukharine en déduit une tendance qu’il juge irréversible au capitalisme d’état, c’est à dire à l’instauration de dictatures puissantes au sein desquelles la classe capitaliste et la production fusionnent complètement avec l’appareil d’état. La soumission du prolétariat dans chaque pays à un esclavage impitoyable s’accompagne d’une lutte militaire acharnée entre les états les plus puissants pour la domination du globe, le partage du marché mondial. Il émet également l’hypothèse de la fusion de plusieurs pays dans des ensembles étatiques plus gros, permettant de rationaliser la production et de tenir la concurrence. Si les phénomènes fascistes, staliniens et certains nationalismes ont ultérieurement confirmé ces pressentiments, les évolutions du capitalisme au XXéme siècle ont montré que les grandes puissances ont été capables de les surmonter, au moins temporairement. La puissance économique de l’Europe occidentale et des Etats-Unis d’Amérique ont fait qu’ils ont en effet su concilier un rôle économique et militaire accru de l’état, avec l’emploi ponctuel de méthodes militaristes et dictatoriales, et le retour aux apparences démocratiques qui permettent l’existence d’une vie parlementaire au sein de la bourgeoisie et d’un mouvement ouvrier réformiste.

Lénine partage les grandes lignes de la conception de Boukharine sur le caractère irrémédiable de la crise dans laquelle s’englue alors le capitalisme. Il tente de résumer les éléments de la discussion qui lui apparaissent comme les plus pertinents, au sein de son fameux opuscule L’impérialisme, stade suprême du capitalisme, rédigé en 1916. Il dégage cinq grands critères qui distinguent la période impérialiste : 

  • La concentration de la production et du capital parvenue à un développement si élevé qu’elle a créé les monopoles dont le rôle est décisif dans la vie économique.
  • La fusion du capital bancaire et du capital industriel, et la création sur la base de ce capital financier, d’une oligarchie financière.
  • L’exportation des capitaux, à la différence de l’exportation des marchandises, prend une importance toute particulière. 
  • La formation d’unions internationales monopolistes de capitalistes se partageant le monde
  • La fin du partage territorial du globe entre grandes puissances capitalistes.

Pour Lénine, ces caractéristiques font de l’impérialisme « l’époque des guerres et des révolutions », qui est également la dernière époque d’un capitalisme dont les contradictions explosives, militaires, sociales et nationales, qu’il a lui-même engendrées, fourniront au mouvement ouvrier révolutionnaire l’occasion de prendre le pouvoir, d’abord dans un pays, et de s’y appuyer pour avancer vers la révolution socialiste internationale. En partant d’un angle différent, qui le conduisent à élaborer la théorie de la « révolution permanente », Trotsky déduit du « développement inégal et combiné » propre au capitalisme moderne, la nécessité pour la classe ouvrière de Russie et des autres pays retardataires économiquement de prendre le pouvoir, ce qui lui permettrait, en stimulant la révolution internationale, de sauter par dessus l’étape de la révolution démocratique-bourgeoise. Ce diagnostic s’avère juste en ce qui concerne la Russie, identifiée comme « le maillon faible du capitalisme mondial » où se côtoient les contradictions de l’impérialisme moderne avec un régime faible en proie à des contradictions nationales, un puissant mouvement révolutionnaire antiféodal et démocratique, et un parti révolutionnaire ouvrier qui avait subi victorieusement l’épreuve de la guerre mondiale, sans renier ses positions internationalistes.

En Europe occidentale néanmoins, le capitalisme s’avère disposer de suffisamment de ressources pour endiguer une classe ouvrière encore largement acquise aux illusions sociale-démocrates qui l’avaient conduite à soutenir sa propre bourgeoisie dans la guerre, ou, du moins, à ne pas agir de manière décisive contre celle-ci. Ces hésitations conciliatrices de la classe ouvrière des grandes puissances sont les mieux exprimées par celui qui était auparavant identifié comme le défenseur du « marxisme orthodoxe », Karl Kautsky, stigmatisé par Lénine comme renégat au mouvement ouvrier. En partant des mêmes prémisses théoriques, celles de Rudolf Hilferding, Kautsky arrive à des conclusions opposées à celles de Lénine. La guerre mondiale et les antagonismes nationaux qu’elle exprime sont vus, d’une certaine manière, comme une crise de croissance de l’impérialisme mélangée au poids archaïque du nationalisme, dont le capital serait tout à fait capable de se débarrasser en franchissant une nouvelle étape dans sa concentration internationale. Contre-balancée par une politique de paix dont la social-démocratie se ferait la championne, notamment via la Société des Nations, la course à l’armement et au militarisme pourrait être endiguée du point de vue du capitalisme lui-même qui n’a pas d’intérêt à attiser des contradictions qui menacent son existence même. La concurrence entre les différents monopoles nationaux aboutie alors à une nouvelle phase, la suppression de la concurrence au sein d’un seul grand monopole capitaliste international, dont l’œuvre de socialisation grandissante de la production mondiale est identifiée comme l’antichambre du socialisme.

Une perspective pressentie avec effroi comme une situation d’esclavage impitoyable de 99% de la population mondiale par un Boukharine toujours défiant vis à vis des appareils étatiques et de la centralisation, est décrite positivement par Kautsky et les défenseurs de la démocratie bourgeoise au sein du mouvement ouvrier. Pour Lénine, cette vision du monde s’explique par l’intégration complète d’une partie de la classe ouvrière européenne et américaine au système capitaliste. Couche d’ « aristocrates ouvriers » corrompus et achetés par les « miettes de l’exploitation coloniale », imbue de préjugés démocratiques et de sentiments de supériorité nationale vis à vis des nations dominées par les grandes puissances, elle forme l’ossature des partis sociaux-démocrates et des syndicats.

C’est donc en ces termes que se posent globalement les débats sur l’impérialisme dans toute la période qui précède et qui suit la première guerre mondiale. Il faut néanmoins préciser qu’une autre conception existe au sein de la gauche marxiste, conception défendue par Rosa Luxembourg. Si, en termes de conclusions pratiques, cette dernière ne diffère pas fondamentalement de celle des bolcheviks, elle cherche dans une autre sphère de l’économie les ressorts de l’impérialisme. Alors que Boukharine et Lénine insistent surtout sur la concentration du capital et sur ses incidences sur le procès de production, Rosa Luxembourg voit la source des convulsions mondiales de son époque dans l’incapacité de l’industrie moderne de fonctionner sans vendre et acheter des marchandises à des marchés extra-capitalistes. Pour elle, un système clos où n’existerait que des capitalistes et des salariés ne pourrait fonctionner car l’accumulation du capital exige l’introduction en son sein de richesses qui lui sont extérieures. Il faut donc au capital entrer en relation avec des couches sociales de petits producteurs qui ne sont ni salariés ni capitalistes, et avec des pays où les relations capitalistes ne sont pas encore développés. C’est la nécessité intrinsèque de l’exploitation de ces marchés qui expliqueraient aventure coloniale et guerre mondiale. Elle explique sa conception dans le livre L’Accumulation du Capital, rédigé en 1913.

Il s’agit pour Rosa Luxembourg de s’opposer à la fois aux thèses de Berstein et de la droite du parti social-démocrate, et aux tendances du centre de ce parti groupé derrière Kautsky, qui, ouvertement ou non, défendent la possibilité d’une évolution pacifique du capitalisme au socialisme, sans crises majeures et insurmontables. Elle souhaite donc montrer qu’il existe une limite absolue au capital, qu’elle identifie pour sa part au tarissement inévitable des marchés extra-capitalistes, qui disparaissent peu à peu au fur et à mesure que les couches non salariées se réduisent et que les rapports capitalistes sont introduits dans tous les pays. Cette conception sera largement critiquée, et pas seulement parce qu’elle se présente formellement comme une critique des modèles d’accumulation établis par Marx, jugés erronés par la révolutionnaire allemande. Bien des marxistes avanceront l’argument que le système du crédit permet au système capitaliste, en introduisant du capital fictif, de se passer des marchés extra-capitalistes. La conception de Rosa Luxembourg permet néanmoins de replacer la question de la dynamique de reproduction et d’accumulation du capital au cœur du débat sur l’impérialisme. Elle n’en fait pas le produit spécifique du capital financier, de la fusion du capital bancaire et industriel, mais du capital, de la production de la plus-value en tant que telle.

Colonialisme, néo-colonialisme et développement concret du capitalisme

On a vu que les politiques impériales sont antérieures à l’impérialisme moderne. Il en va de même du colonialisme occidental. Mais ce dernier a été vu par l’ensemble des auteurs, à juste titre, comme lié à l’impérialisme moderne, et ce pour deux raisons.

En premier lieu, la naissance du capitalisme comme l’expansion du colonialisme sont liés au développement de l’économie marchande et du capital commercial. Celui-ci connaît une expansion importante dès le 14ème siècle, avec l’exploitation systématique de la route de la soie, en Asie, puis la découverte et la colonisation de l’Amérique par les hordes occidentales, la traitre négrière et le système esclavagiste qui permettent la formation du capital de départ qui permettra ensuite l’essor de l’industrie et de la bourgeoisie. En second lieu, le partage colonial du monde apparaît comme le motif principal des tensions internationales, puis de la guerre mondiale qui oppose deux grands blocs en 1914. Marx identifie pourtant, dès le dix-neuvième siècle, le colonialisme à une forme archaïque, qui freine le développement capitaliste lui-même. Dans Le Capital, un chapitre s’intitule même « la gangrène anticapitaliste des colonies », parlant de la colonisation anglaise en Amérique du Nord. Cet anticapitalisme-là est un anticapitalisme réactionnaire : pour échapper à la menace de chuter dans le prolétariat et le salariat ou s’en échapper, la fuite en Amérique est une solution pour les pauvres en Angleterre, qui y retardent d’autant le développement du capitalisme. Au lieu d’entrer dans les rapports capitalistes, ils deviennent artisans, commerçants ou propriétaires fonciers, en partant à la « conquête de l’ouest ». Le capital s’y forme alors en reprenant depuis le départ ses cycles d’accumulation, en dépit des prétentions socialistes utopiques, plus ou moins teintés de religion, d’un certain nombre de théoriciens colonialistes.

Cette explication de Marx montre, rétrospectivement, que le colonialisme direct n’est pas un élément nécessaire du système capitaliste, y compris à son stade impérialiste, car il entrave la formation de classes purement prolétariennes et capitalistes en s’appuyant sur les formes plus arriérées de propriété. Elle explique que les soulèvements des peuples colonisés ont souvent été l’occasion, pour les grandes puissances, d’accorder des indépendances formelles qui laissaient subsister, voir renforçaient, les mécanismes qui permettent la domination du marché mondial par une poignée de monopoles et de trusts, indépendances auxquelles ne s’opposaient que les fractions les plus rétrogrades des classes dirigeantes. Les résistances opposées au colonialisme, comme celles des ouvriers face au capitalisme, ont à ce moment-là permis au système de surmonter ses contradictions sur une base supérieure.

Le nationaliste marocain Ben Barka, par exemple, expliquera très bien cette tendance qui sera appelée néo-colonialisme : « En réalité, à cette distinction correspondait la différenciation sociale entre colonisation foncière et groupe industriel. Ce dernier a fini par percevoir qu’il n’avait aucunement besoin de l’utilisation de la force brutale. Il s’est rendu compte que le système capitaliste avait suffisamment pénétré la société coloniale pour qu’un retour à une autarcie précapitaliste fût désormais impossible. Bien plus, la violence et l’existence même de la colonisation foncière lui apparaissaient désormais comme un frein au développement capitaliste. C’est pour cette raison qu’il était tout à fait prêt à accepter la restauration de la souveraineté marocaine, jugeant à bon escient que les lois émanant d’un pouvoir national et les garanties que celui-ci consentirait avaient plus de chance d’être appliquées.  » Son assassinat ne lui laissera pas le temps de tirer jusqu’au bout les conclusions politiques de cette critique du rôle de la bourgeoisie nationale, dont l’essentiel acceptait déjà la domination d’une monarchie qui continuait à entretenir des relations privilégiées avec l’ancienne puissance coloniale, la France.

Une fois entré dans le sillage du marché mondial et des relations salariales, un pays tient en effet sa place dans l’arène économique de sa fonction dans la division internationale du travail et de sa productivité. Dans la phase qui précède les indépendances formelles, le capital a été accumulé, avec la maîtrise des techniques et du procès de production que cela implique, dans les mains des grandes puissances. Elles sont caractérisées par une haute productivité du travail, qui permet à une marchandise quelconque d’y être produite avec un coût très faible. A l’inverse, les pays où la structure capitaliste est moins développée ne bénéficient pas d’une telle productivité du travail, ce qui les condamne à une relation de dépendance fondé sur l’échange inégal, comme le décrit Samir Amin. Dans un tel système, le développement est un mirage car il produit et reproduit cette relation inégale, et donc le sous-développement.

Mais, poursuivant la mondialisation de sa domination, l’exportation des capitaux et l’élargissement de sa chaîne de production, le capital s’est exporté, a transféré ces dernières décennies des pans entiers du système productif dans les pays dominés, où les ouvriers sont « moins chers ». Ce transfert, devenu massif, occasionne une contestation de cette division internationale du travail défavorable pour elles, de la part de certaines bourgeoisies nationales asiatiques et sud-américaines qui ont réussi à émerger. Ainsi, les ateliers du monde ne sont plus l’Angleterre ou la France où le poids de la classe ouvrière spécifiquement industrielle s’est réduit, mais l’Inde ou la Chine. Cette dernière a vu la courbe de ses exportations de capitaux monter en flèche, cette dernière décennie – sans pour autant se libérer complètement de ses relations de dépendance. Il en résulte de nouvelles contradictions politiques au plan international, et surtout l’émergence d’un prolétariat d’usine qui n’a jamais été aussi massif qu’aujourd’hui, au plan mondial. Ce développement se rattache aux défaites des luttes ouvrières des années 60/70 en Europe, qui ont abouti à accélérer la restructuration du système productif et l’élaboration d’une chaîne plus large de production, au plan international. La Chine à elle seule compte plus d’ouvriers industriels que l’ensemble des pays de l’OCDE réunis.

Si l’Afrique, pour sa part, a pour l’heure échoué dans les projets d’industrialisation et est incluse dans l’économie mondiale sur la base d’un pillage direct de ses ressources naturelles, les relations capitalistes propres au salariat, de même que l’urbanisation, s’y sont développées de façon galopantes. Cette situation produit des situations explosives qui font que l’état capitaliste y prend nécessairement des formes dictatoriales – situations explosives qui existent de manière similaire dans les pays arabes, où le projet nationaliste arabe a lui aussi échoué à créer un fort capital industriel. Les pays pétroliers et gaziers s’inscrivent dans l’économie mondiale sur le modèle de la rente, accentuant le gouffre des inégalités sociales et régionales et favorisant des projets politiques réactionnaires dont l’objectif est l’encadrement populiste d’une masse grandissante de chômeurs et de chômeuses sans perspectives.

La « fin de l’histoire », le « choc des civilisations » et l’ « empire »

Le pari théorique de l’Internationale Communiste lorsqu’elle était encore révolutionnaire, c’est à dire dans ses jeunes années, pari basé sur les théories de Lénine, était l’incapacité pour le capitalisme à se stabiliser durablement. Les évolutions ultérieures ont largement nuancé cette hypothèse. La première guerre mondiale a certes été suivi d’une seconde, plus meurtrière encore, et dans les moyens employés et dans les régions impliquées. La notion d’impérialisme formait une des clefs de voûte de ce pronostic, ses contradictions ne pouvant qu’aboutir à rendre plus grave encore les conséquences des crises de surproduction et de surracumulation des capitaux. Mais le pronostic du passage au socialisme comme question de vie ou de mort pour la société n’a pas fonctionné et la seconde guerre mondiale n’a non seulement pas produit de secousses révolutionnaires prolétariennes au même niveau que la première, mais a été suivi d’une phase d’expansion importante du capitalisme et de pacification relative des relations internationales.

Il y eût bien sûr des guerres coloniales dévastatrices, comme celle du Vietnam ou d’Algérie, mais il existait également de larges marges de manœuvre pour un projet et une politique inspirés des thèses de Kautsky, et c’est d’ailleurs une telle politique que défendront en pratique les partis « communistes » devenus réformistes et porteurs d’un projet capitaliste et étatiste, depuis la contre-révolution stalinienne qui avait triomphé en Russie. La multiplication des organismes internationaux, la volonté de regroupements régionaux et continentaux dans le cadre de zones économiques plus larges que les états-nations, ont rendu crédibles, aux yeux des populations, le projet d’un capitalisme pacifié et régulé. L’essor initial des projets de développement dans les pays dominés a pu nourrir cette illusion d’une possibilité d’équilibrer les relations internationales dans le cadre du système, c’est à dire en maintenant des relations capitalistes fondées sur l’échange, régulées par l’état.

La chute de l’URSS, qui vulgarisait en la déformant la notion léniniste d’impérialisme, a depuis ouvert la voie à de nouvelles théories des relations internationales et du stade présent du capitalisme. Elle a contribué à effacer la notion même d’impérialisme du langage politique. En outre, la disparition de l’URSS, dont l’existence était précisément un facteur d’équilibre, a globalement transformé la configuration précédente, l’équilibre dynamique des forces dans un sens qui pouvait sembler, sur le long terme, pacifique et ouverte à un développement positif.

Si cet événement – la chute du prétendu « socialisme » en Russie - a pu être interprété dans un premier temps par les idéologues bourgeois comme la fin de l’histoire, pour reprendre le titre du célèbre article de Francis Fukuyama qui pronostiquait la victoire définitive de la « démocratie libérale » et la disparition progressive des conflits armés, ces conceptions recevront des démentis rapides. Loin de réduire le militarisme et la course aux armements, la chute de l’Union Soviétique est immédiatement suivie d’une volonté étasunienne de réaffirmer militairement son statut de principale superpuissance : c’est la seconde guerre du golfe. Et non seulement les budgets militaires continueront à croître de manière exponentielle dans presque tous les pays, mais la disparition de l’URSS et des régimes du prétendu « bloc socialiste » ravivera des conflits nationaux, souvent à base ethnique, qu’on croyait en voie de disparition complète.

L’éclatement de la Yougoslavie, le génocide au Rwanda, transforment rapidement en cauchemar le « nouvel ordre mondial » que les théoriciens d’un impérialisme pacifié voulaient présenter comme un rêve. Le paradigme du choc des civilisations, élaboré par Samuel Huntington, devient l’un des nouveaux critères de l’idéologie dominante et des relations internationales, dans un contexte où la pauvreté, y compris absolue, et la décomposition sociale gagnent du terrain dans bien des régions du monde.

Si la notion d’empire avait été écarté par le marxisme car aucun centre unique et incontesté de pouvoir ne gouvernait un capitalisme unifié, Toni Negri, un autre auteur significatif de l’ère post-soviétique, issu de la gauche ouvrièriste d’Italie, essaie d’en faire un levier d’explication de la nouvelle période. Pour lui, « la souveraineté a pris une forme nouvelle, composée d’une série d’organismes nationaux et supranationaux unis sous une logique unique de gouvernement ». Ce centre se stabiliserait autour des états-unis et de ses alliés. Il s’agit pour Negri d’une souveraineté plus forte que la souveraineté étatique, car présente dans tous les aspects de la vie quotidienne (notion de biopouvoir), et unifiée au plan mondial par un même ordonnancement juridique dont le renforcement tendrait à effacer l’état-nation. On retrouve ici une variante de la veille thèse kautskyste de l’ultra-impérialisme, à la différence que le prolétariat y disparaît comme figure antagonique, au profit des « multitudes contre l’empire », où se dégage la figure du travailleur intellectuel précaire. Dans cette conception, les guerres ne menacent plus de se généraliser dans une grande catastrophe internationale, mais deviennent de simples « opérations de police ».

L’actualité de l’impérialisme et la crise actuelle

L’ensemble de ces conceptions ne semblent pas avoir infirmé les grands traits de la théorie marxiste de l’impérialisme et des crises, qui garde toute son actualité. Nous le voyons à propos de la situation de la dette et dans la poursuite d’une inquiétante course à l’armement.

Nous nous retrouvons aujourd’hui dans une situation où le capital fictif lui-même, dont la part dans l’investissement et les budgets d’état s’est élargie à des taux jamais atteints ces quarante dernières années, vient à manquer aux entreprises pour poursuivre l’accumulation du capital dans de bonnes conditions. La saturation grandissante des marchés ruine la « confiance » des banques dans la capacité des entreprises à rembourser. D’un autre côté, ces banques étant elles-mêmes liées avec, voir aux postes de commandes des plus grands groupes industriels, cette raréfaction du crédit, qui augmente son prix, profite aux groupes les plus riches qui sont dans des situations monopolistiques et pousse donc à une nouvelle concentration de capitaux. C’est les rachats, fusions-acquisitions, qui se sont succédés ces dernières années, rendant l’interpénétration des capitaux plus dense que jamais. La spéculation sur la dette des états devient, pour ces grands groupes, une incitation puissante à redoubler les coups contre leurs propres prolétariats, à augmenter le taux d’exploitation de celui-ci et donc à instaurer un taux de profit convenable pour les investisseurs capitalistes. Ces mêmes états sont non seulement les garants d’un système bancaire auquel ils appartiennent de fait, mais également les protecteurs des marchés de crédit que ces mêmes banques aimeraient étendre sans fin, comme si cela était possible.

La multiplication du capital fictif exprime en fait lui-même la dévalorisation du capital réellement existant, c’est à dire la tendance à la baisse du taux de profit, constamment contrebalancée par des contre-tendances dont le système de la dette n’est pas des moindres. La dévalorisation du capital exprime quant à elle la possibilité de rapports sociaux communistes, car le progrès technique et la hausse formidable de la productivité du travail rendent toujours plus caduque la loi de la valeur, l’échange marchand, l’économie fondée sur la monnaie et la propriété capitaliste. Cette contradiction entre des forces productives hautement développées et les rapports sociaux et juridiques capitalistes qui les enserrent dans les mailles de la concurrence, de l’état-nation et de l’exploitation du travail, rejetant des masses innombrables d’êtres humains dans la misère et en dehors de la production sociale, s’exprime aujourd’hui dans la question de la dette. L’extension exponentielle du mécanisme du crédit a fait de la question de la dette un des sujets majeurs des affrontements entre états, confirmant la prééminence du capital financier dans l’architecture globale du système. La crise de la dette, et en particulier de la dette publique, et la spéculation effrénée autour de celle-ci, semble remettre l’état-nation au centre du jeu politique, puisque c’est pour l’instant dans son cadre, bien plus que dans un cadre de classe, qu’émergent à nouveau des nationalismes, de droite comme de gauche, qui visent à refuser les diktats des puissances dominantes et à retourner à un utopique développement national. L’incapacité ou le refus de payer des pays faibles économiquement pourraient néanmoins, dans cette hypothèse, favoriser la revendication d’une annulation pure et simple de la dette avancée par un prolétariat salarié des grandes puissances refusant la succession des plans d’austérité. Dans une hypothèse plus pessimiste au contraire, les grandes puissances arriveraient à souder leurs propres travailleurs avec leur politique - visant à obliger les pays plus faibles à payer toujours plus, y compris par une fuite en avant militariste. Le facteur politique subjectif est ici central dans le dénouement.

Une autre incertitude de la période est celle des ressources de la classe ouvrière et des débouchés des luttes de classe en Chine, en Inde, au Brésil et dans bien d’autres pays dans lesquels la dynamique du développement s’est poursuivi en dépit des facteurs de crise qui se sont eux aussi multipliés dans ces différentes aires d’accumulation au sein desquelles des révolutions bourgeoises ou anticoloniales ont abouti à l’émergence de classes capitalistes importantes, d’un marché intérieur et d’un système étatique moderne indépendant. Ce développement est perçu comme positif par bien des courants soucieux de la progression économique dans le tiers-monde, et il l’est effectivement, mais au sens bourgeois du terme et à condition de bien voir que ces régimes sont absolument réactionnaires du point de vue du prolétariat, lorsqu’il ne s’agit pas carrément de dictatures de type fascistes qui se sont mises en place et renforcées précisément pour écraser la subversion socialiste portée par la gauche révolutionnaire et la classe ouvrière, comme c’est le cas en Chine et en Iran.

La persistance des tâches de la révolution démocratique et des questions nationales dans bien des aires géographiques pose aussi la question de la capacité du prolétariat à s’appuyer sur ces dynamiques là et sur les faiblesses des bourgeoisies nationales pour prendre le pouvoir dans certains maillons faibles de l’impérialisme actuel, comme cela s’était produit en 1917 en Russie.

Au plan militaire, l’existence des armes atomiques matérialise le caractère insurmontable qu’aurait une conflagration militaire entre les grandes puissances impérialistes, mais aussi l’impossibilité de voir se reproduire les guerres conventionnelles qui ne sont encore praticables que dans un nombre réduit de pays. La technologie la plus moderne est employée pour élaborer des armes et des procédés permettant de mener la guerre dans de nouvelles conditions. La science-fiction, mais également, malheureusement, la réalité, a suffisamment montré à quoi pourraient ressembler les guerres mondiales du futur, où les états et les grands groupes s’affrontent via des groupes terroristes interposés, jusqu’à provoquer des mouvements de guerres civiles, souvent sur des bases nationales ou religieuses. Cette méthode est celle que secrète l’impérialisme le plus moderne pour détruire les forces productives excédentaires surgies de sa propre dynamique d’accumulation, et en particulier les êtres humains, surpassant ainsi le diagnostic déjà macabre que Marx dressait sur le capitalisme : « La demande d’hommes règle nécessairement la production des hommes comme de toute autre marchandise. Si l’offre est plus grande que la demande, une partie des ouvriers tombe dans la mendicité ou la mort par inanition. L’existence de l’ouvrier est donc réduite à la con­ditions d’existence de toute autre marchandise. » (Manuscrits de 1944)

La conclusion politique principale que la gauche révolutionnaire marxiste, les bolcheviks et l’Internationale Communiste avaient tiré de leur analyse de l’impérialisme était que l’indépendance de classe du prolétariat dans chaque pays, qu’il soit dominé ou dominant, devait être absolue, allant jusqu’au défaitisme révolutionnaire. Cela signifie que dans certaines conditions, considérer la défaite de son propre pays comme un moindre mal lorsqu’une guerre injuste a lieu entre deux groupes de brigands impérialistes, et cela d’autant plus lorsque ces guerres sont menées en défense du colonialisme, du néo-colonialisme ou de la main-mise des grands groupes sur des régions qu’ils vouent à la misère. Cette nécessité de non seulement se défier, mais aussi de se désolidariser complètement de « son » propre état et de faire apparaître le caractère mystificateur du nationalisme, que ce soit celui des grandes puissances ou celui qui se drape derrière la vulgate anti-impérialiste pour mieux affronter le prolétariat, reste entière aujourd’hui.

Ce qui est certain c’est que le développement actuel de la technique, de l’éducation, de la culture et des moyens de communication permet l’émergence d’une société socialiste ouverte, sans frontières, capable de résoudre les problèmes posés par la répartition inégale, sur le globe, des richesses et des moyens de les produire et de dépasser les antagonismes et les replis nationaux qu’elle a produite - en abolissant l’exploitation elle-même. « La révolution communiste est dirigée contre le mode d’activité tel qu’il a existé jusqu’ici et supprime le travail et la domination de toutes les classes, en supprimant les classes elles-mêmes, parce qu’elle est exécutée par la classe qui n’est plus, dans la société, considérée comme une classe et est déjà l’expression de la dissolution de toutes les classes, de toutes les nationalités, etc, à l’intérieur de la société elle-même » (Marx).

 

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Publié dans : Regroupement Communiste nouvelle série
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